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étrange, avec son chapeau d’amazone et sa redingote rouge, le sabre au côté, parlant à la fois, pêle-mêle, avec éloquence pourtant, le français et le liégeois… On riait, mais on cédait… Impétueuse, charmante, terrible, Théroigne ne sentait nul obstacle… Elle avait eu des amours, mais alors elle n’en avait qu’un, celui-ci violent, mortel, qui lui coûta plus que la vie[1], l’amour de la Révolution ; elle la suivait avec transport, ne manquait pas une séance de l’Assemblée, courait les clubs et les places, tenait un club chez elle, recevait force députés. Plus d’amant ; elle avait déclaré qu’elle n’en voulait pas d’autre que le grand métaphysicien, toujours ennemi des femmes, l’abstrait, le froid abbé Sieyès.

Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la tête, le gagna, le désarma, si bien qu’il donnait fraternellement ses cartouches aux gardes nationaux de Versailles.

D’Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent ; d’autres répondent qu’ils ne s’en iront pas que les gardes du corps ne soient partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit heures, la soirée fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes avec des huées. Ils avaient le sabre à la main, ils se font faire place. Ceux qui étaient à la queue, plus embarrassés que les autres, tirent des coups de pistolet ; trois gardes nationaux sont touchés, l’un à la joue, les deux autres reçoivent

  1. Tragique histoire, horriblement défigurée par Beaulieu et tous les royalistes. Je prie les Liégeois de réhabiliter leur héroïne.