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1789 ?… Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l’accusé ne voit pas ; les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier petit moment où l’accusé, sorti à peine de la nuit de son cachot, effaré du jour, vient sur la sellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant deux minutes pour s’entendre condamner[1]… Barbares procédures, jugements plus barbares. On n’ose rappeler Damiens écartelé, tenaillé, arrosé de plomb fondu… Peu avant la Révolution, on brûla un homme à Strasbourg. Le 11 août 1789, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un homme à expirer sur la roue.

De tels supplices, qui pour le spectateur même étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les rendaient folles, brouillaient toute idée de justice, tournaient la justice à rebours, le coupable qui souffrait tant ne paraissait plus coupable ; le coupable, c’était le juge ; des montagnes de malédictions s’entassaient sur lui… La sensibilité s’exaltait jusqu’à la fureur, la pitié devenait féroce. L’histoire offre plusieurs exemples de cette sensibilité furieuse qui souvent mettait le peuple hors de tout respect, de toute crainte, et lui faisait rouer, brûler les officiers de justice en place du criminel.

C’est un fait trop peu remarqué, mais qui fait comprendre bien des choses : plusieurs de nos terroristes furent des hommes d’une sensibilité exaltée, mala-

  1. Passage vraiment éloquent de Dupaty, Mémoire pour trois hommes condamnés à la roue, p. 117 (1786, in-4°).