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victoire, était encore dans l’alarme et dans le deuil. On y enterrait les morts ; beaucoup d’entre eux laissaient des familles sans ressource. Ceux qui n’avaient pas de famille, leurs camarades leur rendaient les derniers devoirs. Ils avaient mis un chapeau à côté d’un des morts, et ils disaient aux passants : « Monsieur, pour ce pauvre diable qui s’est fait tuer pour la nation ! Madame, pour ce pauvre diable qui s’est fait tuer pour la nation ![1]… » Humble et simple oraison funèbre pour des hommes dont la mort donnait la vie à la France…

Tout le monde gardant Paris, personne ne travaillait. Plus d’ouvrage. Peu de subsistance, et chère. L’Hôtel de Ville assurait que Paris avait des vivres pour quinze jours, et il n’en avait pas pour trois. Il fallut ordonner un impôt pour la subsistance des pauvres. Les farines étaient arrêtées par les troupes à Sèvres et à Saint-Denis. Deux nouveaux régiments arrivaient, pendant qu’on promettait le renvoi des troupes. Les hussards venaient reconnaître les barrières. Le bruit courait qu’on avait essayé de surprendre la Bastille. Les alarmes étaient enfin telles qu’à deux heures le comité des électeurs ne put refuser au peuple un ordre pour dépaver Paris.

À deux heures précisément, un homme arrive, haletant, tout prêt de se trouver mal[2]… Il a couru depuis Sèvres où les troupes voulaient l’arrêter… Tout est

  1. Lettres écrites de France à une amie, p. 29, citées dans les notes de Dussaulx, p. 333.
  2. Procès-verbal des électeurs, rédigé par Duveyrier, I, 431.