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depuis le gouverneur jusqu’aux marmitons, avaient acheté leurs places, et ils en tiraient parti. Le gouverneur, à ses soixante mille livres d’appointements, trouvait moyen chaque année d’en ajouter tout autant par ses rapines. Il nourrissait sa maison aux dépens des prisonniers ; il avait réduit leur chauffage, gagnait sur leur vin[1], sur leur triste mobilier. Chose impie, barbare, il louait à un jardinier le petit jardin de la Bastille, qui couvrait un bastion, et, pour ce misérable gain, il avait ôté aux prisonniers cette promenade, ainsi que celle des tours, c’est-à-dire l’air et la lumière.

Cette âme basse et avide avait encore une chose qui lui abaissait le courage ; il savait qu’il était connu ; les terribles Mémoires de Linguet avaient rendu De Launay illustre en Europe. La Bastille était haïe, mais le gouverneur était personnellement haï. Les cris furieux du peuple, qu’il entendait, il les prenait pour lui-même ; il était plein de trouble et de peur.

Les paroles de Thuriot eurent un effet différent sur les Suisses et sur les Français. Les Suisses ne les comprirent pas ; leur capitaine, M. de Flue, fut résolu à tenir. Mais l’état-major, mais les invalides, furent ébranlés ; ces vieux soldats, en rapport habi-

  1. Le gouverneur avait droit de faire entrer cent pièces de vin franches d’octroi. Il vendait ce droit à un cabaret et en tirait du vinaigre pour donner aux prisonniers. (Linguet, p. 86). — Voir, dans La Bastille dévoilée, l’histoire d’un prisonnier riche que De Launay menait la nuit chez une fille que lui, De Launay, avait mise dans ses meubles, mais qu’il ne voulait plus payer.