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Des millions d’hommes arrivaient ainsi à l’élection, qui dépendaient des privilégiés, comme fermiers, métayers, etc., ou qui indirectement devaient être influencés, intimidés par leurs agents, intendants, procureurs, hommes d’affaires. Necker savait, par l’expérience de la Suisse et l’histoire des petits Cantons, que le suffrage universel peut être, dans certaines conditions, l’appui de l’aristocratie. Les notables qu’il consulta entrèrent si bien dans cette idée qu’ils voulaient faire électeurs les domestiques mêmes. Necker n’y consentit pas, l’élection fût tombée entièrement dans la main des grands propriétaires.

L’événement trompa tout calcul[1]. Ce peuple, si peu préparé, montra un instinct très sûr. Quand on l’appela à l’élection et qu’on lui apprit son droit, il se trouva qu’on avait peu à lui apprendre. Dans ce prodigieux mouvement de cinq ou six millions d’hommes, il y eut quelque hésitation, par l’ignorance des formes, et spécialement parce que la plupart ne savaient écrire. Mais ils surent parler ; ils surent, en présence de leurs seigneurs, sans sortir de leurs habitudes respectueuses ni quitter leur humble maintien, nommer de dignes électeurs qui tous nommèrent des députés sûrs et fermes.

L’admission des campagnes à l’élection eut le résultat inattendu de placer dans les députés mêmes

  1. Calculs très incertains. Le roi avoue, dans la convocation de Paris, qu’il ne sait point le nombre des habitants de la ville la mieux connue du royaume, qu’il ne peut deviner le nombre des électeurs, etc.