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Mais non, ne le croyez pas. Rien n’est oublié, nul homme, nulle chose. Ce qui a été une fois ne peut s’anéantir ainsi… Les murs mêmes n’oublieront pas ; le pavé sera complice, transmettra des sons, des bruits ; l’air n’oubliera pas ; de cette petite lucarne, où coud une pauvre fille, à la porte Saint-Antoine, on a vu, on a compris… Que dis-je ? la Bastille sera touchée elle-même. Ce rude porte-clés est encore un homme. Je vois inscrit sur les murs l’hymne d’un prisonnier à la gloire d’un geôlier son bienfaiteur… Pauvre bienfait !… une chemise qu’il donna à ce Lazare, barbarement abandonné, mangé des vers dans son tombeau !

Pendant que j’écris ces lignes, une montagne, une bastille, a pesé sur ma poitrine. Hélas ! pourquoi m’arrêter si longtemps sur les prisons démolies, sur les infortunés que la mort a délivrés ?… Le monde est couvert de prisons, du Spielberg à la Sibérie, de Spanclau au Mont-Saint-Michel. Le monde est une prison.

Vaste silence du globe, bas gémissement, humble soupir de la terre muette encore, je ne vous entends que trop… L’esprit captif qui se tait dans les espèces inférieures, qui rêve dans le monde barbare de l’Afrique et de l’Asie, il pense, il souffre en notre Europe.

Où parle-t-il, sinon en France, malgré les entraves ? C’est encore ici que le génie muet de la terre trouve une voix, un organe. Le monde pense, la France parle.