Page:Michelet - OC, Histoire de la Révolution française, t. 1.djvu/130

Cette page a été validée par deux contributeurs.


protestants sortirent, on suppléa par des jansénistes, puis on prit des gens de lettres, des philosophes, les Voltaire, les Fréret, les Diderot. Le ministre généreusement donnait des lettres de cachet en blanc aux intendants, aux évêques, aux gens en place. À lui seul, Saint-Florentin en donna cinquante mille. Jamais on ne fut plus prodigue du plus cher trésor de l’homme, de la Liberté. Ces lettres de cachet étaient l’objet d’un profitable trafic ; on en vendait aux pères qui voulaient enfermer leurs fils, on en donnait aux jolies femmes trop gênées par leurs maris. Cette dernière cause de réclusion était une des plus ordinaires.

Et tout cela par bonté. Le roi était trop bon pour refuser une lettre de cachet à un grand seigneur. L’intendant était trop aimable pour n’en pas accorder à la prière d’une dame. Les commis du ministère, les maîtresses des commis, les amis de ces maitresses, par obligeance, par égards, simple politesse, obtenaient, donnaient, prêtaient ces ordres terribles par lesquels on était enterré vivant. Enterré, car telle était l’incurie, la légèreté de ces employés aimables, nobles presque tous, gens de société, tout occupés de plaisirs, que l’on n’avait plus le temps, le pauvre diable une fois enfermé, de songer à son affaire.

Ainsi le gouvernement de la Grâce, avec tous ses avantages, descendant du roi au dernier commis de bureau, disposait, selon le caprice et l’inspiration légère, de la liberté, de la vie.