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la rosée n’y suffisent, il faut la Justice. Qu’elle vienne, et les moissons viennent… Des moissons d’hommes et de peuples vont sourdre, germer, fleurir au soleil de l’équité.

Un jour de justice, un seul, qu’on appelle la Révolution, a produit dix millions d’hommes.

Mais qu’elle paraît loin encore au milieu du dix-huitième siècle, reculée et impossible !… Car avec quoi la ferai-je ? Tout finit autour de moi. Pour bâtir, il faudrait des pierres, de la chaux et du ciment, et j’ai les mains vides. Les deux sauveurs de ce peuple, le prêtre et le roi, l’ont perdu, au point qu’on ne sait plus où prendre de quoi le faire revenir. Plus de vie féodale ni de vie municipale ; perdue dans la royauté. Plus de vie religieuse ; éteinte avec le clergé. Hélas ! pas même de légendes locales, de traditions nationales, plus de ces heureux préjugés qui font la vie du peuple enfant. Ils ont tout détruit chez lui, jusqu’à ses erreurs. Le voilà dénué et vide, table rase ; l’avenir écrira ce qu’il pourra.

Esprit pur, dernier habitant de ce monde détruit, héritier universel de toutes ces puissances éteintes, comment vas-tu nous ramener à la seule qui fasse vivre ? Comment nous rendras-tu la Justice et l’idée du Droit ?

Tu ne vois rien ici qu’obstacles, vieilles ruines qu’il faut ruiner encore, mettre en poudre, et passer outre. Rien n’est debout, rien n’est vivant. Quoi que tu fasses, au moins, tu auras la consolation de n’avoir tué que des morts.