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Page:Michelet - Œuvres complètes Vico.djvu/31

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langue devint une science, sous les noms de divination, théologie mystique, mythologie, muse.

Peu à peu, tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la nature à l’homme ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités. Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses immatérielles, composer des êtres qui n’existent complètement dans aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de l’idolâtrie. Dieu, dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela qu’il les connaît ; les premiers hommes, puissants de leur ignorance, créaient à leur manière par la force d’une imagination, si je puis le dire, toute matérielle. Poète veut dire créateur ; ils étaient donc poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu’ils s’en épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblants devant leur ouvrage. (Fingunt simul creduntque. Tacite.)

C’est pour cette poésie divine qui créait et expliquait le monde invisible, qu’on inventa le nom de sagesse, revendiqué ensuite par la philosophie. En effet, la poésie était déjà pour les premiers âges une philosophie sans abstraction, toute d’imagination et de sentiment. Ce que les philosophes comprirent dans la suite, les poètes l’avaient senti ; et si, comme le dit l’école, rien n’est dans l’intelligence qui n’ait été dans le sens, les poètes furent le sens du genre humain, les philosophes en furent l’intelligence [1].

Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs pensées, furent les objets mêmes

  1. Philosophie est une poésie sophistiquée. (Montaigne, IIIe v., p. 216, édit. Lefèvre.)