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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/95

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LES SOUTIENS DE L’ORDRE

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songer que ses parents s’apercevraient bientôt de sagrossesse, qu’elle s’efforçait de leur cacher. Si elle avouait tout? Mais elle n’oserait pas; et jamais, pen­ sait-elle elle n’oserait. Pour la première fois, elle connut les remords. Gomme tant d’autres, elle avait badiné avec l’amour, et perdu la tête. Elle éprouvait dans la compagnie des hommes une griserie âcre et inquiétante. Sans qu’elle sût pourquoi, elle s’était senti saisir par Fouilloux dans son cœuretdans sa chair. Maintenant, elle prenait conscience de l’irréparable, effroyablement. M,,# Lucile de La Musardière demeura longtemps ainsi toute nue, abîmée dans son fauteuil, malgré la fraîcheur de celle matinée d’octobre. Des cendres brûlantes s’éteignaient dans le foyer* Le froid, peu à peu, la fit grelotter; ses dénis claquè­ rent. Elle s’habilla rapidement. Et quand, serrée dans sa robe, elle se retrouva encore aussi svelte qu’à l ’ordinaire, elle se demanda si elle n’était pas la victime de quelque cauchemar écrasant. Mais non, il n’y avait plus pour elle aucun doitle. Elle se répétait, comme pour se faire souffrir, cette phrase qui lui était atroce: « Enceinte, je suis enceinte ! # Jusqu’à l’heure du déjeuner, elle resta, son front brûlant buté aux vitres glacées, à regarder sans voir la désolation de l’automne. Elle se dit, une fois de plus, que sa sœur, qui se marierait dans deux jours, élait bien heureuse. La pensée lui vint, un moment, d ’aller lui avouer la vérité ; un sentiment de pudeur la retint. Elle aurait osé, avant que Christine ne fût fiancée avec de Larmance ; maintenant, Christine lui apparaissait plus loin d’elle, qui s’enfonçait dans le malheur. Alors, elle sentit monter du plus profond d’elle-même un sentiment de colère, de jalousie et de dépit, qu’elle s’efforça d’étouffer. Elle pensa encore une fois écrire l’aveu à son père ou à sa m ère. Ils éprouveraient, en la lisant, une pénible surprise, à laquelle succcéderait une terrible colère, qui s’apaiserait dans un poignant chagrin. Puis ils viendraient les premiers la trouver pour lui pardonner. Ils se mettraient à la recherche de Fouilloux. Certainement, celui-ci essayait, au loin, de l’ou- blier, avec douleur sans doute. Le bonheur qui la fuyait