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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/86

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MERCVRK DK fRANCR-iC -1-1909 — Il faut convenir, monsieur le comte, que les ecclésias­ tiques ont souvent des idées fort étroites. — Je comprendrais encore qu’il s’offusquât, s’il s’agissait de la nudité d’un homme. Elleest évidemment plus immorale que celle de la femme, attendu qu’elle laisse voir tout ce que l’au­ tre ne montre point. — Cette remarque est exacte, fit observer Binet. — Je vous avoue, monsieur le maire, que je peux regarder autant de femmes nues qu’il me plaît, sans éprouver le moindre émoi. Je l’ai expérimenté chaque fois qu’il m’est advenu cTen surprendre une par hasard, en dehors des circonstances de l’amour. « La première qu’il me fut donnéde voir tombad’un pre­ mier étage dans mes bras. J’avais dix-huit ans, et une grande faim de ce que vous savez. Je me souviens encore de mon émotion, et de l’ébranlement que cette visite me causa. C ’était une petite femme fort potelée, dont les seins s’écrasèrent sur ma poitrine, tandis que je sentis autour de mon cou l’étreinte fraîche de ses bras. — Et comment diable, interrogea Binet, fort intéressé, cette femme tomba-t -elle de cette maison dans vos bras ? — Par la suite d’une aventure à la fois tragique et comique, car vous pensez bien qu’elle ne se précipita pas ainsi, de gaieté de cœur, dans le vide, en cet état de nudité. a J’étais en vacances, dans un village, chez mon oncle. Comme nous passions sous une fenêtre, j ’entendis des cris de femme battue, qui dominaient ceux de l’homme qui la battait. En levantles yeux, je visunejambe nue et unepoitrine blanche qui se penchaient. Presque aussitôt, le tout me tomba dans les bras, à la manière d’un paquet qui s’agitait. « L’homme était ivre et furieux. Je crus qu’il allait suivre la femme dans sa chute. Quand il me vit la tenir comme un en­ fant, il se contenta de crier dans un hoquet : « C’est là ce que tu voulais. » Et il ajouta : « Putain. » Puis il ferma la fenêtre. Mon oncle, qui était un galant homme, écumait de colère, et menaçait de son poing les carreaux. Elle, sanglotait. Je re­ marquai qu’elle avait plus le souci de cacher sa figure que le reste. Depuis, j ’ai compris que telle était, d ’ordinaire, l’attitude des femmes, dans le moment où c’est leur visage qui nous intéresse le moins.