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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/78

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170 MERCVRK DK FRANCE— 16-1-1909 tude : de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l’aigle ; mais, comme lui, l’étendue de leurs regards et la hauteur deleur vol sont le charme de leur solitude. [Maximes), On voit de plus haut les affaires publiques, dit-on, du sommet d’une grande fortune ; absurdité ; c’est du haut de son front qu’on les voit. — Qui les voit de plus haut que J.-J . Rousseau du fondde sa cave ? (Journal.) Chamfort est en politique un disciple de Rousseau ; oa n’en saurait dire autant de Vigny. Le point commun par le­ quel ils se rapprochent de Rousseau, c*esl l’intensité du moi. Mais le « moi » est d’une qualité supérieure chez Chamfort déjà, et surtout chez Vigny. Le moi de Rousseau est surtout sensitif: sa volonté se dilue dans les choses, et s’annihile dans les décisions collectives de la société. Le moi do Chamfort et celui de Vigny se dressent comme des rochers devant la multi­ tude : ils sont effort et énergie. Telles sont les relations qui existent entre Chamfort et Vi­ gny. Vigny 11elui devrait-il pasla partie la plus âcre etlaplus « psychologique » de son pessimisme? Les romantiques s’eni­ vrent de gémissements sonores et de vagues déclamations ; ils ne regardent point de près le cœur humain : Vigny le con­ naît mieux. Chamfort continue, à son de^ré et avec son tem­ pérament propre, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, les sévères et lucides moralistes. Il se pourrait que Vigny les rejoignît par so n intermédiaire. Remarquons en terminant que, sur le chapitre des femmes, Vigny ne semble pas avoir consulté Chamfort. Et cependant les maximes que Chamfort leur a consacrées sont parmi ses plus incisives et ses plus profondes. Il a été le grand maître et l’initiateur de Schcpenhauer. D ’autre part, Alfred de Vi­ gny, dans sa Colère deSamson, a donné une forme achevée à l’éternelle lamentation de l’Homme. Tous deux ont prononcé sur le duel des sexes des paroles définitives, mais, pour arri­ vés à les dire, ils n’ont pas suivi les mêmes chemins. HENRI POTEZ. I