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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/66

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MERCVRE DE FRANCE — 16-I-1909

essentielles de l’affirmation c’est la négation et la destruction.

Je m’arrête tout d’abord à la psychologie de l’homme bon. Pour évaluer ce que vaut un type d’homme, il faut calculer le prix que coûte sa conservation, — il faut connaître ses conditions d’existence. La condition d’existence de l’homme bon, c’est le mensonge. Pour m’exprimer autrement, c’est la volonté de ne pas voir, à tout prix, comment la réalité est faite en somme. Elle n’est pas faite pour inviter sans cesse à agir les instincts bienveillants et encore moins pour permettre sans cesse l’intervention de mains ignorantes et bonnes. Considérer en général les calamités de toute espèce comme une objection, comme quelque chose qu’il faut supprimer, c’est la niaiserie par excellence, une niaiserie qui peut provoquer de véritables malheurs,si l’on juge les choses dehaut, une fatalité de bêtise — presque aussi bête que le serait la volonté de supprimer le mauvais temps, par exemple, par pitié pour les pauvres gens…

Dans la grande économie générale, les coups terribles de la réalité (dans les passions, les désirs, la volonté de puissance) sont nécessaires en une mesure incalculable, bien plus que cette forme du bonheur mesquin que l’on appelle la « bonté ». Il faut même être indulgent pour accorder une place à cette dernière, vu qu’elle a pour condition le mensonge des instincts. J’aurai l’occasion de démontrer les conséquences inquiétantes au delà de toute mesure que peut avoir pour l’histoire tout entière l’optimisme, cette création des homines optima. Zarathoustra fut le premier à comprendre que l’optimiste est aussi décadent que le pessimiste et peut-être plus nuisible. Voici ses paroles :

Les hommes bons ne disent jamais la vérité. Les hommes bons vous enseignent de faux arts et de fausses certitudes. Vous êtes nés et vous avez été abrités dans les mensonges des bons. Tout a été foncièrement déformé et perverti par les bons.

Heureusement que le monde n’est pas construit en vue des instincts où la bète de troupeau au cœur bon trouverait son propre bonheur. Exiger que tous les « hommes bons », toutes les bêtes du troupeau aient des yeux bleus, de la bienveil lance, une « belle âme » — ou, comme le désire M. Herbert Spencer, qu’ils deviennent altruistes — ce serait enlever à