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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/63

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ECCE HOMO

printemps dernier le docteur Georges Brandès, à Copenhague, qui par là démontra une fois de plus qu’il est psychologue ?

Moi-même, je n’ai jamais souffert de tout cela. Ce qui est nécessaire ne me blesse pas ; amor fati, c’est là ma nature la plus intime. Mais cela n’exclut pas que j’aime l’ironie et même l’ironie universelle. Et c’est ainsi que, deux ans environ avant le coup de fondre destructeur que sera la Transmutation et quifera tomber la terre en convulsions, j’ai envoyé dans le monde le Cas Wagner. Il était dit que les Allemands se tromperaient encore une fois sur mon compte et qu’ils s’immortaliseraient ainsi ! Iis en ont encore le temps ! — Y sont-ils parvenus ? C’est à ravir, messieurs les Germains ! Je vous fais mon compliment…


POURQUOI JE SUIS UNE FATALITÉ



1.

Je connais ma destinée. Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, — le souvenir d’une crise comme il n’y en eut jamais sur terre, le souvenir de la plus profonde collision des consciences, le souvenir d’un juge ment prononcé contre tout ce qui jusqu’à présent a été cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. Et, avec cela, il n’y a en moi rien d’un fondateur de religion. Les religions sont les affaires de la populace. J’ai besoin de me laver les mains, après avoir été en contact avec des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je crois que je suis trop méchant pour cela, je ne crois même pas en moi-même. Je ne parle jamais aux masses… J’ai une peur épouvantable qu’on ne veuille un jour me canoniser. On devinera pourquoi je publie d’abord ce livre ; il doit éviter qu’on se serve de moi pour faire du scandale… Je ne veux pas être pris pour un saint, il me plairait davantage d’être pris pour un pantin… Peut-être suis-je un pantin… Et malgré cela — ou plutôt non, pas malgré cela, car, jusqu’à présent, il n’y a rien de plus menteur qu’un saint — malgré cela la vérité parle par ma bouche. — Mais ma vérité est épouvantable, car jusqu’à présent c’est le mensonge qui a été appelé vérité.

Transmutation de toutes les valeurs, voilà ma formule pour n n acte de suprême détermination de soi, dans l’humanité,