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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/61

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ECCE HOMO

ne veut pas voir clair au fond de son propre être. Me permettra-t -on de proposer le mot « allemand », comme monnaie internationale, pour désigner cette dépravation psychologique ?

Voyez, par exemple, l’empereur allemand. Il dit qu’il croit que c’est son « devoir de chrétien » de délivrer les esclaves de l’Afrique. Parmi nous autres Européens on appellerait cela simplement « allemand »… Les Allemands ont-ils seulement produit un seul livre qui ait de la profondeur ? Ils ne possèdent même pas le sens de ce que c’est qu’un livre profond. J’ai connu des savants qui considéraient Kant comme profond ; je crains fort qu’à la Cour de Prusse on ne tienne M. de Treitschke pour un écrivain profond. Et quand, à l’occasion, je vante Stendhal comme un psychologue, il m’est arrivé que des professeurs d’université allemande me demandent d’épeler ce nom…

4.

Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase. Je m’enorgueillis même de passer pour le contempteur des Allemands par excellence. La méfiance que m’inspirait le caractère allemand je l’ai déjà exprimée à l’âge de vingt-six ans (troisième Considération inactuelle, page 71). Les Allemands sont pour moi quelque chose d’impossible. Quand je veux imaginer une espèce d’homme absolument contraire à tous mes instincts, c’est toujours un Allemand qui se présente à mon esprit. La première chose que je me demande, lorsqueje scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer. Par là on est gentilhomme. Dans tout autre cas on appartient sans rémission à la catégorie si large et si débonnaire de la canaille. Or, les Allemands sont canaille — hélas ! ils sont si débonnaires… On s’amoindrit par la fréquentation des Allemands : les Allemands placent sur le même niveau.

Si je fais abstraction de mes rapports avec quelques artistes, avant tout avec Richard Wagner, je n’ai pas vécu une seule heure agréable avec des Allemands… Admettons que l’esprit le plus profond de tous les siècles apparaisse parmi les Allemands, une créature quelconque, de celles qui sauvent