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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/60

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MERCVRE DE FRANCE — 16-I-1909


3.

Et, en fin de compte, pourquoi ne formulerais-je pas mon soupçon ? Dans mon cas particulier, les Allemands essayeront de nouveau tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’une des tinée formidable accouche d’une souris [1]. Jusqu’à présent, ils se sont compromis avec moi, et je doute fort qu’il ne fassent pas mieux dans l’avenir. Hélas ! combien il me serait doux d’être ici un mauvais prophète !…

Mes lecteurs et mes auditeurs naturels sont maintenant déjà des Russes, des Scandinaves et des Français. Le seront-ils toujours davantage ? — Les Allemands ne sont représentés dans l’histoire de la Connaissance que par des noms équivoques, ils n’ont jamais produit que des faux monnayeurs « inconscients » (cette épithète convient à Fichte, Schelling, Schopenhauer, Hegel, Schleiermacher aussi bien qu’à Kant et à Leibnitz ; ils ne sont tous que des faiseurs de voiles) [2]. Les Allemands ne doivent jamais avoir l’honneur de voir l’esprit le plus droit dans l’histoire de l’esprit, l’esprit dans lequel la vérité fait justice des faux monnayeurs de quatre mille ans, se confondre avec l’esprit allemand. L’« esprit allemand » est pour moi une atmosphère viciée. Je respire mal dans le voisinage de cette malpropreté en matière psychologique, qui est devenue une seconde nature, de cette malpropreté que laisse deviner chaque parole, chaque attitude d’un Allemand.

Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un La Rochefoucauld, un Descartes sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d’entre eux. Les Allemands n’ont pas eu jusqu’à présent de psychologues. Or, la psychologie est presque la mesure pour la propreté ou la malpropreté d’une race… Et, dès lors que l’on n’est pas propre, comment pourrait-on avoir de la profondeur ? Il en est de l’Allemand, presque comme de la femme, on n’arrive jamais à atteindre le fond, parce qu’il n’y en a pas, voilà tout. Mais, quand il en est ainsi, on n’est même pas plat. — Ce que l’on appelle en Allemagne « profond », c’est précisément cette malpropreté d’instinct à l’égard de soi-même, dont je viens de parler. On

  1. Les prescriptions de la récente « fondation Nietzsche » montrent que les toupçont du philosophe n’étaient que trop justifiés. — h.a.
  2. Jeu de mot sur le nom de Schleiermacher, qui signifie « faiseur de voiles ».