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Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/57

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ECCE HOMO

sique comme sa propre cause, comme l’histoire de sa propre souffrance, on trouvera que cet écrit est plein d’égards et qu’il est indulgent au delà de toute mesure. Être joyeux dans ce cas et se persifler soi-même avec bonté — ridendo dicere severum, alors que le verum dicere justifierait toutes les duretés — c’est l’humanité même. Qui donc douterait que je ne sois capable, en vieil artilleur que je suis, de mettre en batterie contre Wagner mes lourdes pièces ? — Tout ce qu’il y avait de décisif en cette affaire, je l’ai réservé à part moi… J’ai aimé Wagner…

En fin de compte, il y a dans le sens que j’ai donné à ma tâche, dans la voie qu’elle suit, une attaque contre un subtil « inconnu » qu’un autre devinerait malaisément. Il me reste à démasquer encore bien d’autres « inconnus » qu’un Cagliostro de la musique. À vrai dire, il me reste aussi à tenter une attaque contre la nation allemande qui, dans les choses de l’esprit, devient de plus en plus paresseuse et pauvre dans ses instincts, de plus en plus honorable, cette nation allemande qui continue, avec un appétit enviable, à se nourrir de contradictions, qui avale la « foi » aussi bien que la science, la « charité chrétienne » aussi bien que l’antisémitisme, la volonté de puissance (de l’« Empire ») aussi bien que l’évangile des humbles, sans en éprouver le moindre trouble de digestion. Ne jamais prendre fait et cause au milieu des contradictions ! Quelle neutralité romantique ! Quel désintéressement ! Quel sens juste du gosier germanique qui confère à toutes choses des droits égaux, qui trouve que tout a du goût ! Il n’y a pas à en douter, les Allemands sont des idéalistes…

Lorsque je me rendis en Allemagne pour la dernière fois, je trouvai le goût allemand préoccupé de rendre également justice à Wagner et au Trompette de Saekkingen [1]. Moi-même je fus témoin de l’hommage que l’on rendit à Leipzig à l’un des musiciens les plus sincères et les plus allemands (le mot allemand pris dans son sens ancien, qui ne signifiait pas seulement allemand de l’Empire), le maître Henri Schütz. On fonda en son honneur une… Société Liszt, ayant pour but de cultiver et de répandre de la musique d’église rusée [2]… Il ne saurait y avoir aucun doute à ce sujet, les Allemands sont des idéalistes…

  1. Opéra de Nessler, d’après un poème de Scheffel, très en vogue en Allemagne il y a vingt ans. — h.a.
  2. Jeu de mot intraduisible sur Liszt et listig (ruse).