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Page:Mercure de France, t. 77, n° 277, 1er janvier 1909.djvu/70

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MERCVRE DE FRANCE — 1-I-1909

dithyrambe. Que l’on écoute donc comment Zarathoustra se
 parle à lui-même, avant le lever du soleil (III, p. 234). Un pa
reil bonheur d’émeraude, une pareille tendresse divine, avant
 moi n’avait pas encore trouvé son expression. Même la plus
 profonde tristesse, chez un pareil Dionysos, se transforme en 
dithyrambe. Je veux en donner pour preuve le Chant de la
 Nuit, — la plainte immortelle d’être condamné par l’abondance de la lumière et de la puissance, par sa propre nature
 solaire, à ne pas aimer.

Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine 
jaillissante.

Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amou
reux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.

Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui
 veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle 
lui-même le langage de l’amour.

Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière.

Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j’étancherais ma soif aux mamelles de la lumière !

Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants,
 vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que
 vous me donneriez.

Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même 
les flammes qui jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent
 j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que 
de prendre.

Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de 
donner ; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente
 et des nuits illuminées de désir.

Ô misère de tous ceux qui donnent ! Ô obscurcissement de 
mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim dévorante dans la satiété !

Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je en contact
 avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et 
le plus petit abîme est le plus difficile à combler.

Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à
 ceux que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble