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Page:Mercure de France, t. 77, n° 277, 1er janvier 1909.djvu/60

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MERCVRE DE FRANCE — 1-I-1909

personne ne saurait en douter qui, à la fin du quatrième livre,
 voit apparaître, dans un rayonnement, la beauté diamantine
 des premières paroles de Zarathoustra ! Personne qui lit les
 phrases de granit à la fin du troisième livre, où la destinée 
 pour la première fois et pour tous les temps est mise en formules !

Les Chants du prince « Vogelfrei », composés pour une 
 bonne partie en Sicile, rappellent très expressément la conception provençale de la Gaya Scienza, avec cette unité du ménes
trel, du chevalier et de l’esprit libre qui différencie cette merveilleuse civilisation précoce des Provençaux de toutes les
 cultures équivoques. Le dernier poème, en particulier, Pour le
 Mistral, une exubérante chanson à danser, où, avec votre permission, on danse par-dessus la morale, est parfaitement dans 
l’esprit provençal.

AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA

UN LIVRE POUR TOUS ET POUR PERSONNE


1.

Je veux raconter maintenant l’histoire de Zarathoustra. La
 conception fondamentale de l’œuvre, l’idée de l’éternel Retour,
 cette formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se
 puisse concevoir, date du mois d’août de 1881. Elle est jetée sur 
 une feuille de papier avec cette inscription : « À 6.000 pieds
 par delà l’homme et le temps. » Je parcourais ce jour-là la 
forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d’un formidable bloc
 de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je
 fis halte. C’est là que cette idée m’est venue.

Si, à compter de ce jour, je me reporte à quelques mois en
 arrière, je trouve, comme signe précurseur de cet événement,
 une transformation soudaine, profonde et décisive de mes goûts, surtout en musique. Peut-être faut-il ranger mon Zarathous
tra sous la rubrique « Musique ». Ce qu’il y a de certain, c’est
 qu’il supposait au préalable une « régénération » totale de l’art
 d’écouter. Dans une petite ville d’eau en pleine montagne, près
 de Vicence, à Recoara, où je passai le printemps de l’année 
 1881, je découvris en compagnie de mon maëstro et ami Peter
 Gast — un « régénéré » lui aussi, — que le phénix musique
 volait près de nous, paré d’un plumage plus léger et plus bril
lant qu’autrefois. Si, pourtant, à compter de ce jour, je me