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Page:Mercure de France, t. 77, n° 277, 1er janvier 1909.djvu/54

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MERCVRE DE FRANCE — 1-I-1909



ECCE HOMO
COMMENT ON DEVIENT CE QUE L’ON EST[1]
____


POURQUOI J’ÉCRIS DE SI BONS LIVRES


HUMAIN. TROP HUMAIN


4.

À ce moment-là, mon instinct s’est décidé implacablement
 contre l’habitude que j’avais prise de céder, de suivre, de me
 tromper sur moi-même. N’importe quel genre de vie, les conditions les plus défavorables, la maladie, la pauvreté — tout
 cela me semblait préférable à ce « désintéressement » indigne, 
 où j’étais tombé d’abord par ignorance, par excès de jeunesse,
 où je m’étais accroché ensuite par indolence, par je ne sais
 quel « sentiment du devoir ».

C’est alors que me vint en aide, d’une façon que je ne sau
rais assez admirer, et précisément au bon moment, ce mauvais héritage que je tiens de mon père et qui est en somme 
 une prédisposition à mourir jeune. La maladie me dégagea 
 lentement de mon milieu ; elle m’épargna toute rupture, toute 
démarche violente et scabreuse. À ce moment je n’ai perdu aucun
 des témoignages de bienveillance dont on m’entourait, j’en ai
 même gagné de nouveaux. La maladie me conféra en outre le 
 droit de changer complètement toutes mes habitudes ; elle me 
 permit, elle m’ordonna de me livrer à l’oubli ; elle me fit hommage de l’obligation de demeurer couché, de rester oisif, 
d’attendre, de prendre patience... Mais c’est là précisément
 ce qui s’appelle penser !... Mes yeux seuls suffirent à mettre 
fin à toute préoccupation livresque, à toute philologie. Je fus
 délivré des « livres » ; pendant des années je ne lus plus rien
 et ce fut le plus grand bienfait que je me sois jamais accordé !

Ce « moi » intérieur, ce moi en quelque sorte enfoui et
 rendu silencieux, à force d’entendre sans cesse un autre moi
 (— et lire n’est pas autre chose), ce moi s’éveilla lentement,

  1. Voy. Mercure de France, 274, 275 et 276.