Ouvrir le menu principal

Page:Mercure de France, t. 77, n° 277, 1er janvier 1909.djvu/180

Cette page n’a pas encore été corrigée


176MERCVRE DE FRANCE—1-1-1909cès aussi grand,qui s’adresse bien à l’œuvre nouvelle elle-même,celle
où l’on retrouve le mieux les tendances d’esprit en même temps que
la manière de l’auteur de la Puissance du mensonge.Le nouveau livre s’appelle : Vort rige, littéralement, : Notre
empire, c’est-à-dire le domaine,le bien propre, illusoire ou réel,auquel
chaque homme est particulièrement attaché — souvenir, idée, but
lointain, sentiment — c’est un empire qui gouverne chacun de nous,
plutôt qu’un domaine où nous, sommes les maîtres,mais c’est le centre
de notre vie individuelle, le moteur de nos actes les plus importants.Ainsi, un paysan, trop pauvre pour fonder une famille, est resté
fiancé de longues années avec une femme qui habite de l’autre côté
du fjord, dans une maison qu’il aperçoit de la terre où il travaille.
Toute réflexion, toute pensée est pour lui associée à cette vue fami¬
lière, et son Ingeborg est devenue un être irréel, idéal, bien plus réel
. pour lui que la véritable Ingeborg, et lorsqu’enfin il se marie, son
regard et son esprit continuent à se tourner vers la maison de l’autre
côté du fjord et vers l’image que la réalité n’a pas effacée.Notre empire, cela peut être une marotte, ou une vocation, cela
peut être noble ou mesquin, cela peut exiger du dévouement et des
“ sacrifices, ou bien satisfaire les passions les plus égoïstes, mais tou¬
jours c’est l’affirmation d’un désir intime de notre nature personnelle,
et par là l’égoïsme y a toujours une part essentielle, ou,plutôt, l’em¬
pire, le domaine de chacun de nous, c’est son égoïsme même, cet
égoïsme, si variable de nature et d’objet, par où s’affirment nos indi¬
vidualités.Et ces individualités, véritables solitudes juxtaposées, vivent, cha¬
cune enfermée dans son empire, tellement séparées qu’elles sont, en
général, aussi peu capables de se comprendre elles-mêmes que de
pénétrer la vie, c’est-à-dire l’empire, ie bien propre des autres. Et la
vie générale imperturbablement s’écoule, noyant au cours du temps
la vaine contingence de ces individualités aveugles.L’inconscience de l’égoïsme humain ne pouvait être mieux mar¬
quée que lorsqu’il s’agit d’un homme aux idées généreuses, soucieux
du bien des autres. Tel est Erik Evje, le héros de « Notre Empire ».
Ardent croyant, lorsqu’il se préparait à devenir prêtre, une déception
personnelle lui fit abandonner sa foi. Il chercha une foi nouvelle
dans la science, puis dans le socialisme. Une accusation fausse,mais
pour un fait dont il a été en effet la cause, et contre laquelle il ne
peut se défendre, l’oblige à renoncer à sa propagande. Ses convictions,
cette fois,demeurent, mais sa vie, naguère si active,lui apparaît vide.U est hanté par le remords des fautes anciennes, pas plus graves que
n’en commettent habituellement les jeunes gens, mais qui ont causé
des victimes. Ces fantômes troublent [ses nuits. Rien ne l’intéresse,
rien ne l’occupe. Car il ne peut pas vivre sans un idéal, il a besoin