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Page:Mercure de France, t. 76, n° 276, 16 décembre 1908.djvu/59

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ECCE HOMO

dans la mesure où le courage peut se hasarder en avant, selon le même degré de force, on s’approche de la vérité. La connaissance de la réalité, l’approbation de la réalité sont pour le fort une nécessité aussi grande que l’est pour le faible, sous l’inspiration de la faiblesse,la lâcheté et la fuite devant la réalité, — l’« idéal »... Il ne leur est pas loisible de connaître : les décadents ont besoin du mensonge, il est une de leurs conditions d’existence.

Celui qui non seulement comprend le terme « dionysien », mais encore se comprend dans ce terme, n’a pas besoin d’une réfutation de Platon, du christianisme ou de Schopenhauer. — Il flaire la décomposition...

3.

Jusqu’à quel point j’avais trouvé là l’idée du « tragique », la notion définitive de ce qu’est la psychologie de la tragédie, je l’ai exprimé en dernier lieu à la page 139 du Crépuscule des Idoles [1] : « L’affirmation de la vie même dans ses problèmes les plus étranges et les plus ardus ; la volonté de vie, se réjouissant de faire le sacrifice de ses types les plus élevés, au bénéfice de son propre caractère inépuisable — c’est ce que j’ai appelé dionysien, c’est en cela que j’ai cru reconnaître le fil conducteur qui mène à la psychologie du poète tragique. Non pour se débarrasser de la crainte et de la pitié, non pour se purifier d’une passion dangereuse par sa décharge véhémente c’est ainsi que l’a entendu Aristote —, mais pour personnifier soi-même, au-dessus de la crainte et de la pitié, l’éternelle joie du devenir, — cette joie qui porte encore en elle la joie de l’anéantissement... »

Dans ce sens j’ai le droit de me considérer moi-même comme le premier philosophe tragique, c’est-à-dire comme l’antithèse extrême et l’antipode d’un philosophe pessimiste. Avant moi, cette transposition du dionysien en une émotion philosophique n’a pas existé. La sagesse tragique faisait défaut. J’en ai vainement cherché les traces, même chez les grands Grecs parmi les Philosophes, ceux des deux siècles qui ont précédé Socrate. Un doute me restait au sujet d’Héraclite, dans le voisinage de qui je sentais un certain bien-être, une certaine chaleur que je n’ai rencontrés nulle part ailleurs. L’affirmation

  1. Page 239 de l’édition française.