Ouvrir le menu principal

Page:Mercure de France, t. 76, n° 276, 16 décembre 1908.djvu/50

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
620
MERCVRE DE FRANCE — 16-XII-1908

prussien (ceci dit pour mes lecteurs étrangers, pour ma part je ne lis, avec votre permission, que le Journal des Débats) allait jusqu’à interpréter sérieusement mon œuvre comme un « signe des temps », comme la véritable philosophie des hobereaux, cette philosophie pour laquelle la Gazette de la Croix ne fait que manquer de courage ?...

2.

Ceci a été dit pour les Allemands, car partout ailleurs qu’en Allemagne j’ai des lecteurs — rien que des intelligences de choix, des caractères, élevés dans des situations et des tâches supérieures, et qui ont fait leurs preuves j’ai même de véritables génies parmi mes lecteurs. À Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, à Paris et à New-York — partout j’ai été découvert je ne l’ai pas été dans le pays plat de l’Europe, en Allemagne... J’avoue que je me réjouis davantage encore de ceux qui ne me lisent pas, de ceux qui n’ont jamais entendu ni mon nom ni le mot philosophie. Mais partout où je vais, ici à Turin, par exemple, chaque visage s’épanouit et s’adoucit en me voyant. Ce qui, jusqu’à présent, m’a le plus flatté, c’est que de vieilles marchandes n’ont de repos qu’elles n’aient choisi pour moi, dans leurs paniers, les meilleurs de leursraisins. Il faut être à ce point philosophe. Ce n’est pas en vain que l’on appelle les Polonais les Français parmi les Slaves. Une charmante Russe ne se trompera pas un instant sur mon origine. Je ne parviens pas à être solennel, c’est tout au plus si j’arrive à paraître embarrassé.

Penser en allemand, sentir en allemand, je suis capable de tout, mais cela dépasse mes forces. Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philologiques comme un romancier parisien — d’une façon captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine — ; je crains même que jusque dans les formes les plus élevées du dithyrambe, on ne trouve mêlé chez moi de ce sel qui ne perd jamais sa saveur — qui ne devient jamais allemand — : de l’esprit !... Je ne puis faire autrement ; que Dieu m’aide ! Amen.

Tout le monde sait, il y en a même qui le savent par expérience, quel est l’animal qui a de longues oreilles. Eh bien !