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Page:Mercure de France, t. 76, n° 276, 16 décembre 1908.djvu/47

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ECCE HOMO



ECCE HOMO
COMMENT ON DEVIENT CE QUE L’ON EST[1]
____


POURQUOI J’ÉCRIS DE SI BONS LIVRES


1.

Je suis une chose, mon œuvre en est une autre.

Avant que je parle de mes livres, je veux toucher ici un mot au sujet de la compréhension et de l’incompréhension qu’ils ont rencontrées. Je le fais avec autant de nonchalance qu’il peut convenir, car cette question est encore loin d’être d’actualité. En ce qui meconcerne personnellement, je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume.

Il viendra un jour, que je ne saurais préciser, où l’on aura besoin d’institutions qui enseigneront ma doctrine, qui enseigneront à vivre comme je m’entends à vivre. Peut-être alors créera-t-on même des chaires pour l’interprétation de Zarathoustra. Mais je serais en contradiction absolue avec moi-même, si je m’attendais aujourd’hui déjà àtrouverdes oreilles, à trouver des mains pour mes vérités. Qu’on ne m’écoute pas, qu’on ne veuille rien prendre de moi, cela me paraît non seulement compréhensible, mais juste. Je ne veux pas être confondu avec un autre, je ne me confonds pas moi-même.

Encore une fois, je n’ai rencontré dans ma vie que fort peu de « mauvaise volonté ». Il me serait même difficile de citer un cas de mauvaise volonté littéraire. Par contre, je n’ai été que trop accablé de pure ignorance... Il me semble que c’est un des plus rares hommages que quelqu’un puisse se rendre à lui-même que de prendre en main un de mes livres. J’admets même qu’il se déchausse, ou peut-être ira-t-il encore jusqu’à ôter ses bottes. Un jour le docteur Henri de Stein se plaignit loyalement à moi de ne pas comprendre un mot à mon Zarathoustra. Je lui répondis que c’était tout à fait dans les règles :

  1. Voy. Mercure de France, 274 et 275.