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LES LANGUES ET LES NATIONALITÉS

cas ; les démonstratifs ont une flexion à part ; les adjectifs se déclinent de deux manières, suivant les circonstances comme l’un des types de formes ordinaires ou comme des démonstratifs. Les formes personnelles des verbes sont bien distinguées les unes des autres ; les verbes radicaux comportent des alternances vocaliques complexes de la syllabe radicale, subsistent en grand nombre et tiennent une place importante dans la langue. L’agencement des phrases est compliqué.

Au contraire, l’anglais n’a pour ainsi dire rien conservé de toute la flexion germanique commune, et la structure de l’anglais est beaucoup plus pareille à celle du chinois ou de certaines langues soudanaises qu’à celle des anciennes langues indo-européennes. Les noms ne sont plus déclinés ; l’article et l’adjectif sont rigoureusement invariables. Les formes personnelles des verbes ne sont presque pas distinguées. Le rôle respectif des mots dans la phrase est indiqué par l’ordre de ces mots et par des mots accessoires. La structure des phrases est simple et souple.

On peut résumer le contraste entre la grammaire allemande et la grammaire anglaise, en disant que l’allemand est, de toutes les langues germaniques, la plus fidèle au vieux type, et que l’anglais ayant rompu entièrement avec le type ancien, représente, sous une forme presque idéale, le terme de l’évolution vers laquelle se dirigent toutes les langues indo-européennes. Les langues romanes tendent vers le même type, mais elles ne s’en sont pas encore autant rapprochées. Si la prononciation de l’anglais n’était aussi singulière et différente de celle de toutes les autres langues, l’anglais serait tout à fait propre à servir de langue de relations entre tous les hommes de toutes les nations.

Le vocabulaire anglais forme le lien naturel entre les vocabulaires des langues de l’Europe occidentale. Il a conservé tout le vieux fonds germanique. Mais l’influence franco-normande y a déversé une grande partie du vocabulaire français ; il est résulté de là la coexistence de mots comme ox (germanique) et beef (français), là où le français n’a qu’un mot bœuf pour exprimer la même idée, ou bien là où l’allemand a aussi deux mots, mais germaniques l’un et l’autres, ochs et rind. Ceci a facilité l’emprunt du vocabulaire latin savant qui s’est effectué à peu près comme en français, dans une proportion un peu moindre seulement. Ainsi, en anglais, comme en français,