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MA COUSINE MANDINE

Bref, la soirée fut un charmant duo où les compliments, les félicitations, tenaient la plus grande part, et l’on se sépara avec regrets.

Quand je dis « l’on », c’est une manière de parler, car le rôle presque muet que j’avais tenu durant toute la soirée m’avait assez embêté, et je n’étais pas fâché, pour ma part, de voir se terminer le charmant « duo » en question.


III


Les jours qui suivirent l’arrivée de Jules à M… furent pleins de jolis et touchants incidents qui, enchaînés et mis en gerbe, formèrent un charmant bouquet de tendresse d’une part, de gentillesse de l’autre : une idylle, quoi !

Mandine était devenue joyeuse, vive et gaie comme un pinson, tandis que mon ami Jules négligeait les parties de pêche, les marches dans les bois à l’aventure, dont il s’était tant promis de jouir quand nous étions en ville. Les deux jeunes gens ne se quittaient plus et il devint évident qu’un amour sérieux s’était déclaré entre eux.

Ma tante avait tout l’ouvrage de la maison sur le dos. Cependant elle ne disait rien et trimait fort, heureuse et flattée des attentions que Jules portait à son idole.

L’oncle Toine, toujours taciturne, ne disait mot non plus, mais il guettait tout ce qui se passait avec des yeux sournois et méfiants. S’il était content de la présence de mon ami à la maison, il n’en laissait rien paraître. Il s’ouvrit à moi cependant, un jour que j’étais aux champs avec lui.

— Heu !… c’qui fait c’garçon au gouvernement ? demanda-t-il soudain.

— Comme beaucoup d’autres, répondis-je en souriant, il écrit… il fait un travail de routine.

— Va garder sa place longtemps, j’crois. Doit pas s’éreinter à l’ouvrage, c’pas ?… Y gagne six cents piastres par année. Fait cinquante piastres par mois, une piastre soixante-six par jour !… Hum… Met-y quéqu’chose de côté ?

— Je ne sais pas, mais c’est très possible…

— Oui, oui, c’est comme tous ces becs-fins de la "Chambre”, ça s’met tout sus l’dos et ça crève de faim ! Ça veut péter… trop haut !

Je vis bien qu’il était au courant du petit roman qui se déroulait dans sa maison, et qu’il n’en était pas trop ravi.

Ma tante, au contraire, était aux anges de voir sa Dine admirée de Jules et concluait à une dénouement tout beau, tout rose.

Jules était sérieusement épris et il n’avait pas tardé à me faire part de son amour pour ma cousine, sans cependant me faire de confidences quant à ses projets pour l’avenir. Je le savais assez honnête garçon pour n’avoir aucun doute sur la loyauté de ses intentions et j’étais loin de croire que le petit roman, à peine ébauché, ne pût être jamais autre chose qu’un incident passager, une amourette d’enfants, une petite fièvre d’été que l’automne aurait vite calmé et guérie.

Cependant la nouvelle d’une maladie grave de mon père me rappela soudain à Ottawa, et comme Jules avait encore à jouir de plus d’un mois de vacances, je partis seul de M… et revins à la maison paternelle pour assister aux derniers moments de mon père, qui fut enterré deux jours plus tard. En ma qualité d’aîné, j’eus à m’occuper des affaires de la famille, voir à toucher les assurances et autres détails, et presqu’un mois s’écoula avant que je pus songer à retourner chez mon oncle Toine, pour leur faire mes adieux et rapporter mon mince bagage.


IV


Quand j’arrivai à la maison de l’oncle Toine je constatai un grand changement chez ceux et celles qu’elle abritait. Je pressentis, dès la première heure, que quelque chose de grave s’était passé ou allait se passer. L’oncle Toine était plus taciturne, plus « boudeux » qu’à l’ordinaire. Ses yeux, jamais bien doux, étaient devenus tout à fait méchants et brillaient d’un feu inusité : on aurait dit deux charbons ardents sertis de coton ou de flanelle écarlate. Ma tante, aussi, avait les yeux rouges, mais c’était évidemment d’avoir pleuré. Pour une fois elle était silencieuse et ne bougonnait pas. Il fallait qu’elle fût terriblement bouleversée, car j’ai oublié de dire au lecteur que ma tante, bonne, travailleuse, patiente et propre comme un sou, avait un défaut, une manie… mais une manie terrible ! Elle aimait à bougonner, à « chicaner », quand quelque chose n’allait pas à son goût dans la maison. C’était dans la maison surtout que s’exerçait sa passion pour la « chicane ». Mais c’était surtout sa manière, sa façon de bougonner, qui rendait cette manie désagréable et ennuyeuse, oh, mais ennuyeuse !

Jamais elle n’élevait la voix, jamais son ton n’était plus haut que celui ordinairement employé pour psalmodier un « de profundis » ou réciter un rosaire la veille de la Toussaint. Jamais elle ne criait ni ne s’excitait. Mais elle commençait à bougonner dès le saut du lit, le matin, et continuait, sans s’arrêter un instant, toute la grande journée, lentement, posément, d’une voix égale, monotone, ennuyeuse comme la pluie en automne, et comme ça jusqu’à l’heure du coucher. Elle bougonnait en travaillant, en mangeant et en se reposant. Elle bougonnait seule ou devant un auditoire. Elle bougonnait dans la cuisine, dans sa chambre à coucher, en haut, en bas, dehors, aux champs, dans la grange, partout et toujours. Elle ne s’arrêtait que pour dire sa prière du soir, — dix minutes — et reprenait sa thèse jusqu’au moment où, glissée entre ses draps de flanelle, le sommeil venait lui fermer la bouche en même temps que les yeux.

Ces jours-là, qui, heureusement, ne se présentaient pas souvent, mon oncle s’en allait aux champs, hiver ou été, et ne rentrait que pour ses repas. Mandine s’enfermait dans sa chambre, et moi, si j’étais là, je partais pour le village. Je crois que je serais devenu fou à entendre toute une journée cette voix monotone larmoyer sourdement une complainte ininterrompue, comme un rouet qui ronronnerait, ronronnerait… éternellement !

Or, si elle était silencieuse en cette occasion, il fallait que les causes de son calme fussent quelque chose hors du commun, de l’ordinaire.

Mandine aussi était silencieuse, gênée, et mon ami Jules, en me serrant la main, me lança un regard plein de tristesse et de chagrin.

Après le souper, qui fut long et triste comme un repas d’enterrement, je dis à mon oncle