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MA COUSINE MANDINE

noncer, fut raccourci en celui de Mandine d’abord, et plus tard en Dine tout court.

L’autre fillette fut adoptée par une famille irlandaise d’Ottawa et mourut quelques mois plus tard.

Mandine, qui avait maintenant dix-huit ans, était grande et bien prise. Elle était vraiment délicieuse avec ses longs cheveux blonds comme l’avoine dorée, ses yeux d’un bleu de myosotis, et ses lèvres rouges comme le corail. Sa taille n’était pas très élancée, mais sa démarche souple et ondulante avait une certaine grâce naturelle qu’on était étonné de rencontrer dans un tel milieu. Elle était bien de sa race : blonde, blanche et rose ; des yeux rêveurs, d’une nature tranquille et passive, d’un tempérament lymphatique. Elle avait grandi dans l’inaction, la paresse. Élevée avec une orgueilleuse tendresse par Tante Sophie, elle était devenue une belle et grande fille de campagne, rêveuse et sentimentale, avec, cependant, beaucoup de cette tenacité de volonté qui caractérise la race teutonne.

Le drame et le mystère qui avaient entouré l’arrivée de la petite allemande au pays ne furent jamais bien éclaircis. De ce qu’elle avait plus tard entendu raconter à ce sujet, Mandine n’avait pas tardé à élaborer, dans son imagination facile, tout un roman.

Ainsi, elle croyait volontiers que la différence de goûts, entre elle et ses parents adoptifs, était une preuve qu’elle devait être issue d’une famille non seulement différente mais bien supérieure à eux. Puisque leur goût du travail n’était pas le sien ; puisque leur manière de s’habiller lui déplaisait ; puisqu’elle aimait le beau, l’élégant, le gai, le léger, et qu’eux n’admiraient que le réel, le positif, le grave et l’utile, elle était certainement d’une race, d’un sang plus pur, plus noble. Alors, pourquoi, puisqu’on ignorait tout au sujet de sa famille, de son père et de sa mère, pourquoi ne serait-il pas possible qu’elle fût la fille de grands personnages, de nobles ?… fille d’une comtesse, ou d’une marquise ?…

Cette idée s’était petit à petit ancrée dans son imagination romanesque, pour devenir à la fin une certitude, un fait réel quoique inavoué.

Ma tante Sophie elle-même, dans sa tendresse et son admiration pour cette belle tête blonde et ces beaux yeux couleur du ciel, lui avait dit un jour : « Tiens, ma Dine, t’es belle comme ann’ princesse ! Tu dois être la fille d’une prince… ou d’un baron !… »

Tante Sophie ne s’arrêtait pas à penser que, pour voyager, les princes, même allemands, ne patronisent pas les trains d’émigrants.

L’oncle Toine, cependant, n’était pas si aveugle des charmes de sa fille adoptive. S’il pensait à son origine, c’était pour se rappeler les misères qu’il avait eues auprès des autorités légales et administratives pour obtenir la possession de l’orpheline, ainsi que des dépenses encourues à cette fin. Il avait bien aimé l’enfant dès les premières années et, graduellement, l’avait admirée dans ses succès au couvent. Et pour sa musique, donc !… Car, pour un homme « serré » comme lui, l’oncle Toine avait largement dépensé pour faire « éduquer » Dine. Il l’avait envoyée au couvent des bonnes Sœurs de l’endroit, et n’avait presque pas hésité à lui faire donner des leçons de musique. Il lui avait acheté même un harmonium pour commencer et, l’an dernier, un magnifique piano était entrée dans la vieille et grande maison qu’ils habitaient à M… Il fallait le voir lorsque venait de la « visite » à la maison, alors qu’on allumait la belle lampe du salon et que Mandine jouait — très bien, d’ailleurs — ses grands morceaux pour piano intitulés « Les Cloches du Monastère », « La Prière d’une Vierge », « The Storm » et « Home Sweet Home » en variations » ! Il n’y comprenait goutte mais jouissait colossalement de la mine ébaubie de l’auditoire campagnard venu pour écouter sa fille. Il était en outre extrêmement orgueilleux de ce qu’elle avait été nommée organiste de la petite église de M…

Cependant, à mesure que la fillette avait grandi et que ses goûts de nonchalance, son manque d’activité et d’énergie s’étaient fait jour, son enthousiasme avait diminué et, peu à peu, il avait pris l’habitude de grogner contre les « manières fantasques » de sa fille.

L’oncle Toine, petit, trapu et la peau noire comme un Huron, était un homme absolument illettré, mais c’était un « tête forte », comme disaient ses voisins. Il avait un don prodigieux pour les chiffres. Ainsi, il calculait mentalement, avec une rapidité étonnante, le nombre exact de pieds dans un arbre de telle hauteur et de tel diamètre ; le nombre de tonnes de foin dans une meule de telle ou telle dimension ; le nombre de pieds carrés dans un morceau de terre, et ainsi de suite. Et pour les sous et les piastres, ou les louis, impossible de le prendre en défaut ! Je m’amusais souvent à lui poser des problèmes de comptabilité, de géométrie et autres, que je prenais des colonnes de chiffres à résoudre. En quelques minutes, après avoir cligné des yeux un instant, il me donnait la réponse exacte. Il était taciturne mais vif et prompt à l’emportement. Une fois qu’il avait dit non, il n’en démordait pas. Honnête, travailleur et économe jusqu’à l’avarice, il avait acquis une certaine richesse et passait pour être l’homme le plus « à l’aise » dans les environs de M…, petit village à quelques milles d’Ottawa où il était venu s’établir, vers l’année 1860, avec sa femme, une paire de bœufs, une charrette, une charrue et quelques autres instruments aratoires, pour commencer la vie à deux sur une cinquantaine d’arpents de terre « en bois d’bout ». Petit à petit, et bien secondé par sa femme, il avait agrandit son bien, et maintenant il aurait pu rester à ne rien faire et jouir tranquillement de la vie si son besoin d’activité continue ne l’en eût empêché.

Il avait un langage particulier et il abrégeait toujours ses phrases. Ainsi, au lieu de dire « je ne le veux pas », il disait « eul veux pas ». Il disait aussi « Joseph, son poulain » et « Thomas, sa grange » pour : « le poulain de Joseph » et « la grange de Thomas ». Il avait des jurons extraordinaires, dont les plus usités étaient « créyou », « bagasse », « bout d’vache », « blé d’Inde », « fantasse », etc. Quand il était bien excité, on l’entendait crier, les dents serrées : « Hé ! bagasse de crrréyon d’bout d’vache de fantasse de blé d’Inde !! » Alors ses petits yeux ronds et noirs lançaient des étincelles, et son nez, qui était ordinairement rouge, prenait la teinte verdâtre d’un concombre à moitié mûr. Et tout le monde se faisait petit à la maison, car on le savait rancunier et vindicatif.