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MA COUSINE MANDINE

moment de silence, le chagrin porte à la réflexion !… et je ne veux plus rien garder d’un passé de folie et d’erreur. Je veux n’être maintenant qu’une simple petite canadienne-française, bien humble et bien soumise. Ce nom d’Allemandine me rappelle trop mes rêves de grandeur et de vanité qui ont fait mon malheur ! Il me semble qu’en m’entendant appeler « Colinette », surtout par toi, je serai plus heureuse, l’avenir me paraîtra plus rose, et le passé désagréable disparaîtra pour toujours !…


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Ces paroles, dites très lentement et à voix basse, m’émurent profondément. Je sentis mes yeux se voiler de larmes, mais de larmes qui m’étaient bien douces ! Je pressai ma cousine sur mon cœur, et ayant soulevé son visage rose, qu’elle tenait caché sur mon épaule, mes lèvres trouvèrent les siennes et s’y attachèrent longuement… tendrement…

Je ne voyais plus en ma cousine que la charmante enfant que je croyais avoir simplement estimée et appréciée jusque-là comme un parente, mais que j’aimais maintenant réellement avec force, avec toute mon âme… comme je l’avais toujours, aimée d’ailleurs… sans le savoir.

— Chère Colinette aimée, lui dis-je en caressant ses longues tresses blondes que, comme lorsqu’elle était enfant, elle avait laissé tomber sur ses épaules, moi aussi je n’ai « qu’une fois aimé », et c’est toi que j’ai toujours chérie, que je chérirai toute ma vie !… Veux-tu m’accepter pour ton poète… et changer le dénouement de la romance que tu viens de chanter, tu sais :

Et je me mis à chantonner à voix basse :

 « Sur ce banc ce fut un soir
Notre dernière entrevnue.
J’avais l’âme tout émue :
Je l’aimais sans le savoir :
   Douce Colinette !…

Ma cousine m’écoutait, la tête toujours penchée sur mon épaule. Puis je l’entendis murmurer, comme un écho :

« Oui, ta Colinette !… »

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Mon oncle et ma tante étaient entrés tous deux sans que nous les eûmes entendus, et ce fut à une espèce de petit rire sec et saccadé que je m’aperçus de leur présence. C’était mon oncle, dont les petits yeux noirs pétillaient de joie malicieuse, qui riait en nous regardant, ma tante, Mandine et moi, à tour de rôle.

— Eh ben, Mandine a fini par se faire au « collier », hein, Paul ? All’est domptée à c’t’heure, pas ?… Essaiera pus de péter si haut, hein, Mandine ?…

— Veux-tu te taire, vieux salaud ! dit ma tante en le poussant du coude. C’te chère p’tite ! Mandine !…

— Ma tante, lui dis-je en l’interrompant, votre fille ne s’appelle plus Mandine. Je viens de la baptiser d’un nouveau nom. Elle s’appelle maintenant Colinette et si vous voulez tous, nous l’appellerons Linette. C’est plus court et…

— C’est plus canayen !… dit mon oncle. Mais il faudra qu’elle change son nom de famille aussi, c’pas ?

— Le veux-tu ? dis-je à ma cousine rougissante.

— Tu sais bien que oui, grand fou !… dit-elle en enfouissant de nouveau sa tête sur mon épaule.