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MA COUSINE MANDINE

rent savoir de moi ce qui s’était passé. Je les mis au courant de l’incident. Jackson m’avait insulté publiquement et je l’en avais châtié.

Les deux amis de ce dernier, penauds et confus de la sortie ridicule de leur copain, ne purent que confirmer mon récit. Le calme se rétablit bientôt. Les amis de Jackson s’échappèrent à leur tour en laissant aux garçons le chapeau et la canne oubliés par lui.

Je sus plus tard qu’à la suite de cette algarade, Lomer-Jackson devint la risée de ses amis et que, chassé du Club Rideau, après enquête où moi et mes amis durent témoigner, il disparut subséquemment d’Ottawa en route probablement vers le pays brumeux qui l’avait vu naître.

Ni Mandine ni moi n’entendîmes plus jamais parler de lui, et nous ne tardâmes pas à oublier complètement le sale type qui, comme bien d’autres de ses compatriotes, était venu aux « colonies » passer quelques années, en partie de plaisir, y amasser facilement, grâce à certaines influences mystérieuses auprès de nos gouvernants, quelques milliers de piastres, et était retourné dans son pays, plus riche que quand il en était parti, bourré de bonnes histoires sur les « gogos », les « blooming colonials » qu’il avait épatés et roulés chez nous.


XXIV


Une semaine plus tard, j’arrivais à M…

Mon oncle Toine m’attendait à la gare avec « La Grise », attelée à une jolie voiture neuve, noire avec des roues d’un beau rouge vif.

L’oncle Toine me parut rajeuni de vingt ans. Il m’accueillit avec joie, et je vis dans ses petits yeux vifs et noirs une expression de contentement dont j’augurai les meilleures choses du monde.

— Bonjour m’sieu l’avocat ! me dit-il en me tendant sa main rugueuse.’Es pas trop fier pour v’nir voir des « habitants » ? Comment ça va ?…

— Ça va parfaitement, mon oncle, lui dis-je en riant, heureux de le voir de si joyeuse humeur. Tout le monde est bien à la maison ?

— Oui, oui, tous bien, marci !… Embarque, mon garçon.

Nous montâmes dans la jolie voiture, et nous filâmes au trot vif et rapide de la petite jument canadienne.

Je remarquai qu’il prenait une route nouvelle pour se rendre à la ferme. Je n’en dis pas mot, cependant, sachant bien qu’il ne faisait rien à la légère et qu’il avait un but en changeant de chemin.

Nous enfilâmes la rue principale du village de M… Ceci nous obligerait de revenir plus tard sur nos pas pour prendre la montée conduisant à la ferme de l’oncle Toine.

Nous arrivâmes bientôt en face de l’église de pierre, puis de la maison d’école. Je compris alors la raison pour le détour que nous avions fait. À côté de l’école, sur le fameux lot appartenant à mon oncle, se voyait une maison en cours de construction. La vieille ruine avait disparu et le terrain environnant était encombré de bois, de briques, boîtes à mortier, et autres matériaux de construction. Cinq ou six hommes étaient occupés à différents travaux. Quand l’oncle Toine arrêta son cheval, l’un d’eux, le contremaître apparemment, quitta son ouvrage et s’approcha de nous en s’essuyant les mains sur les manches de ses salopettes.

— Bonjour, m’sieu Bougie. Vous êtes v’nu voir l’ouvrage ?

— En passant, fit mon oncle, toujours laconique. J’amène mon n’veu chez nous. Y voulait voir ça en passant.

Et il cligna de l’œil au contremaître, qui se mit à me regarder curieusement.

— Ah oui, j’comprends, fit ce dernier, en souriant. Ça l’intéresse. Ça va faire une belle maison, v’savez, continua-t-il en me regardant toujours d’une drôle de manière.

— L’avez-vous finie pour la St-Michel ? demanda mon oncle en jetant un coup d’œil rapide sur la construction.

— Ben oui, ben sûr. Ail’s’ra habitable dans cinq ou six s’maines, certain, répondit l’homme avec assurance.

— Est bon, dit mon oncle, satisfait. Manque rien ?

— Non, rien jusqu’à c’t heure.

— Bon. À r’voir ! Marche, la Grise !…

Et nous repartîmes en tournant le dos à la maison nouvelle.

J’avais remarqué, avant de partir, que l’ancien mur, cause du célèbre procès, avait fait place à un nouveau mur en pierre taillée de six ou sept pieds de hauteur, surmonté d’une jolie clôture de fer ouvré qui ajoutait encore à la belle apparence de la propriété de mon oncle. J’appris quelque temps après que c’était lui qui avait fait construire ce mur à ses propres frais. Évidemment, on m’avait changé mon oncle Toine !

Nous arrivâmes à la ferme un peu avant l’heure du souper. Je n’avais pas beaucoup questionné mon oncle au sujet de Mandine, connaissant sa taciturnité et son mutisme habituels, mais j’avais hâte d’arriver à la maison pour voir ma cousine et lui demander comment tout s’était passé depuis son retour à M…

Je sautai de voiture en arrivant, et, sans aider mon oncle à mettre son cheval « dedans » comme l’usage l’eut voulu, je courus vers la maisonnette, dont la porte s’ouvrit comme d’elle-même. Dans ma hâte d’entrer je buttai contre la dernière marche du perron et tombai littéralement dans les bras largement ouverts de ma tante, qui poussa un cri de peur mêlé de joie.

Sans même prendre le temps d’embrasser cette bonne vieille tante, qui en fut scandalisée, je jetai un regard autour de la cuisine et demandai :

— Mandine… où est-elle, ma tante ?

— J’descends tout d’suite ! cria gaiement une voix que je reconnus immédiatement.

Des pas précipités dans l’escalier, la porte ouverte brusquement, et Mandine apparut essoufflée, toute gaie, rose et rieuse comme quand, trois ou quatre ans avant, elle arrivait dans la cuisine pour le déjeuner, en réponse aux appels réitérés et impatients de la tante et de l’oncle Toine.

Je fus surpris et charmé du changement qui s’était opéré en ma cousine depuis que je l’avais vue à Ottawa. Non seulement sa bonne humeur, sa gaieté naturelle était revenue, mais