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MA COUSINE MANDINE

que Mandine commençait à douter de la toute-puissance de son ami auprès des ministres et autres autorités administratives.

Puis de sérieux ennuis d’argent commençaient à l’assiéger. Son mari avait laissé beaucoup de dettes. Les prêteurs d’argent, les fournisseurs, le propriétaire, devenaient inquiétants. On la menaçait de poursuites, de saisie, et autres vilénies qui la troublaient extrêmement. Les Dubois lui conseillaient de vendre son ameublement de maison et de se mettre en pension. Cette dernière perspective, cependant, répugnait au suprême degré à ma cousine. Que deviendrait sa liberté d’action, son indépendance ?… Elle implorait l’aide de mes conseils et avait hâte de me revoir à Ottawa.

Quelques semaines se passèrent sans que je reçusse d’autres nouvelles, et malgré mes lettres régulières et pressantes, dans lesquelles j’avais plusieurs fois répété mes offres d’argent sous forme de prêt, rien ne venait plus de Mandine.

Avait-elle suivi les conseils que je lui avais donnés en réponse à son premier appel à l’aide, et avait-elle fait ce que les Dubois et moi-même lui conseillions de faire, c’est-à-dire, vendre ses meubles, se libérer des soucis du ménage et accepter la vie de pension dans une famille respectable des environs ?

Ou encore, avait-elle été froissée des avis que je m’étais cru autorisé à lui donner, sur sa demande, et m’en voulait-elle d’avoir voulu lui tracer une ligne de conduite contraire à ses goûts et ses habitudes ?

Tout inquiet que je pusse être à l’égard de ma cousine, je ne pouvais cependant pas abandonner mes études, qui devenaient de plus en plus urgentes, pour me rendre à Ottawa et m’assurer de ce qui s’y passait. Il me fallait piocher et ne pas perdre une heure si je voulais réussir mes examens.

Je me décidai un jour à écrire à mon ami Dubois, pour mettre fin à mon inquiétude. Je reçus une réponse qui me bouleversa complètement. Mandine avait été « saisie » pour non paiement de loyer. Son ameublement de maison, et presque tout ce qu’elle possédait, avait été pris au nom de la loi puis vendu à l’enchère. Elle était sortie de la maison avec juste de quoi se vêtir proprement. Elle était maintenant dans une institution religieuse de la ville, où elle donnait des leçons de musique pour sa nourriture et son entretien.

C’était un désastre complet. Ses anciens amis l’avaient abandonnée. Elle n’avait pas réussi auprès de Sir Edgar et, depuis sa dernière entrevue avec ce ministre, elle ne voulait plus rien tenter dans cette direction. Si on lui parlait de renouveler ses démarches auprès de cet homme, elle avait une crise de larmes, et protestait de toutes ses forces contre une telle suggestion. Elle était absolument découragée, dégoûtée !

La période de mes examens approchait. Dans une quinzaine de jours je serais libre de retourner à Ottawa, et en mesure d’aider ma cousine. Je lui écrivis dans ce sens, ainsi qu’à M. Dubois, demandant à ce dernier de faire tout ce qu’il pourrait pour encourager Mandine en attendant que je fus sur les lieux pour y voir moi-même. Je le priai d’avancer les fonds nécessaires, si possible, pour tirer ma cousine d’embarras financier jusqu’à ce que je fus là pour le rembourser. Je disposais d’un certain capital depuis la mort de mon père, et je n’hésiterais certes pas à l’employer à cette fin.

Deux semaines se passèrent sans que je reçus de réponse à mes lettres. Je continuai cependant d’écrire à Mandine.

Je ne lui donnais plus de conseils. Je lui demandais simplement d’attendre mon retour alors que, j’en étais sûr, tout irait mieux.

Et puis… je tombai malade ! Un surcroît de travail, ajouté aux inquiétudes que me causaient les difficultés de ma cousine, provoqua chez moi une crise nerveuse à la suite de laquelle je perdis le sommeil complètement. Une fièvre terrible se déclara. On me trouva sans connaissance dans ma chambre, un soir, et on me porta à l’hôpital où je restai tout l’hiver, c’est-à-dire près de quatre mois.

Ce ne fut qu’au mois d’avril que je pus reprendre mes études mais grâce à mon travail antérieur, je n’eus pas de difficulté à regagner le temps perdu, et quelques semaines après, je subissais mes examens avec succès. Je fus reçu membre du barreau pour la province d’Ontario.

J’étais maintenant avocat et prêt, moyennant une juste rétribution, à entreprendre la défense de la veuve et l’orphelin, ou tout autre mortel qui aurait besoin de mes lumières légales.

Le lendemain de mes examens, je partais pour Ottawa.


XXII


Je trouvai ma cousine bien changée, bien triste, mais si heureuse de me revoir. Je lui avais écrit aussitôt que j’avais pu le faire après ma maladie, lui expliquant la cause de mon long silence, qui l’avait, paraît-il, rendue malade elle-même. Je lui avais aussi fait part de mon succès et de mon prompt retour à Ottawa.

Je la trouvai pâle et le visage fatigué. Ses yeux avaient pris cette expression qu’ont les enfants qu’on maltraite et qui craignent toujours d’être battus. Elle était cependant toujours jolie, et la robe noire, simple mais très seyante qu’elle portait maintenant, faisait ressortir la pâleur de son visage, en lui prêtant un certain cachet de douceur et de bouté qui la rendait plus que jamais agréable et charmante à voir.

C’est ce que je lui fis remarquer après les premiers bonjours. Elle sourit tristement en secouant la tête, et me dit, d’une voix émue :

— Ne parlons pas de moi, veux-tu ? Tu as réussi tes examens ?

— Oui, lui répondis-je avec un certain orgueil. Je suis maintenant « m’sieu l’avocat » !

— Je t’en félicite de tout mon cœur, mon cher Paul, et… laisse-moi t’embrasser !

Ah, mes amis ! que ce me fut un doux moment, et combien je me sentis récompensé pour mon travail et mes ennuis passés !…

Nous restâmes à causer longtemps, assis tous les deux dans le petit parloir de l’institution où elle avait été reçue, et dont elle semblait maintenant faire partie d’une manière permanente. Si Mandine était changée au physique, combien plus elle l’était au moral ! De légère, capricieuse et espiègle, sa conversation était