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MA COUSINE MANDINE

Jules dans sa place natale, une petite campagne près de Québec, où une vieille tante de ce dernier vivait encore. Cette tante avait élevé Jules orphelin, l’avait fait instruire et l’avait considéré comme son propre enfant. Mandine était d’opinion que l’enterrement se ferait là sans trop de difficultés, et surtout sans trop de formules. Je télégraphiai immédiatement à la vieille dame en question, dont Jules était l’unique parent et qui était relativement riche. Le même soir je reçus une dépêche me demandant d’expédier le corps à la gare de X, où il serait reçu par quelqu’un d’autorisé. Je pris les mesures nécessaires auprès des autorités civiles, et le lendemain je partais avec le corps de mon ami, voulant l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure.

Grâce au certificat de décès, et autres pièces nécessaires, que je donnai à la vieille tante de Jules, fort affecté de la mort subite de son neveu, l’inhumation de mon ami se fit sans aucune difficulté, et il repose maintenant dans un cimetière catholique selon son dernier désir.


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La mort de son mari n’avait pas manqué d’affecter Mandine, et quand je la lui avais annoncée, sans trop de ménagements, elle avait eu une forte crise de larmes, et avait montré une douleur si profonde et si réelle que mon opinion sur ce que j’appelais son manque de cœur avait été radicalement changée. Elle me répéta cent fois qu’elle n’avait pas cru que son mari fut sincèrement malheureux, au point de s’ôter la vie, et elle se reprochait amèrement de l’avoir négligé et abandonné depuis un certain temps. Elle pleura longuement et, à la morgue, où il avait été transporté, en présence du corps de celui qu’elle avait aimé pendant quelque temps et qui, lui, l’avait aimée jusqu’à la mort, il me fallut user de violence presque pour l’empêcher de faire une scène devant les employés indifférents de cette maison de mort et de douleur. Elle voulait absolument faire transporter le corps de son mari chez elle, où elle le veillerait jusqu’au départ du train, et j’eus à faire appel à toute ma diplomatie pour la détourner de cette idée fixe qu’elle avait de son devoir envers celui qui n’était plus. Elle ne voulait plus quitter le corps et prétendait rester avec lui tant qu’il serait sur terre. Elle était là, pleurant et sanglotant comme une pauvre petite enfant qu’elle était en réalité. À force de persuasions, je réussis à la ramener chez elle, où les cousines Dubois, qui étaient accourues à mon appel, en prirent soin et la couchèrent. Ces dames, les bonnes âmes, avaient vite fait d’oublier les griefs qu’elles avaient contre la pauvre Mandine, et elles ne voyaient plus en elle maintenant qu’une parente dans le malheur, un pau-