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MA COUSINE MANDINE

temps d’agir ? Peut-être. Alors, il fallait agir tout de suite !

D’ailleurs, la Sœur, qui avait remarqué mon trouble, me demanda si j’étais malade !

— C’est ce pauvre garçon qui va mourir !… lui dis-je avec effort. Il faut appeler le médecin immédiatement !… Il est empoisonné !… Il a pris du poison, de la morphine, je crains !…

— Mon Dieu !… dit la sœur, est-ce que cette letre ?…

— Oui. Il m’écrit qu’il a avalé une poudre quelconque, que je suppose être de la morphine, pour ne plus se réveiller !…

— Oh ! fit la sœur épouvantée, et sans perdre un instant, elle courut à un tuyau acoustique placé au bout du corridor, et je l’entendis appeler l’interne et lui dire de venir au plus tôt.

Celui-ci arriva quelques minutes après et la sœur et moi lui dirent ce que la lettre contenait.

L’interne dépêcha une couple d’aides à la recherche d’autres médecins et, en les attendant, il commanda divers appareils et instruments, qui ne tardèrent pas à être apportés.

L’émoi se répandit dans les corridors et bientôt les aides et les gardes-malades affluèrent, curieux et inquiets. Un médecin arriva bientôt, et après avoir écouté l’interne, il me demanda la lettre de Jules. Il la parcourut rapidement et, me la remettant :

— Hum ! fit-il, cette lettre arrive bien tard. L’attaque a eu lieu ce matin ?

— Hier soir, vers dix heures, lui dis-je.

— Et il ne s’est pas encore réveillé ? demanda-t-il à l’interne.

— Non, pas encore.

Le docteur s’approcha alors du lit et, se penchant sur le malade, il lui souleva successivement les deux paupières qu’il regarda attentivement. Il lui tâta le pouls, écouta sa respiration, appuya l’oreille sur son cœur et se redressant lentement, il hocha la tête à deux ou trois reprises.

— Cet homme était-il un morphinomane ? me demanda-t-il.

— Je le crois, répondis-je en hésitant. C’était surtout un alcoolique.

— Hum !… Hum !… oui, l’alcool d’abord, puis les drogues plus tard !

Un autre médecin arriva à cet instant et se mit à causer avec le premier à voix basse pendant quelques instants. Puis le premier me fit signe d’approcher. Quand je fus au fond de la chambre, il me dit :

— Nous allons faire notre possible, mais il n y a pas grand’chance qu’il en revienne. C’est inutile pour vous de rester ici plus longtemps. Allez avertir ses parents, mais dites-leur de ne pas venir ici. S’il se réveille il aura besoin de toute la tranquillité possible. Allez.

Je sortis de l’hôpital en proie à un affreux cauchemar. Le pauvre Jules, sans doute, était fini, et il mourrait seul, sans que la main d’un ami, d un parent, vint lui donner la dernière caresse !…

Je songeai tout-à-coup à Mandine. À quelle heure arriverait-elle ? Le train venant de Brockville n’arriverait qu’à sept heures et demie du soir. 11 était maintenant quatre heures de l’après-midi. Je n’avais pas mangé depuis le matin, et je me sentais affaibli autant par le manque de nourriture que par les violentes émotions ressenties durant la journée.

Je rentrai dans un restaurant pour prendre un repas quelconque et attendre l’arrivée du train qui devait ramener Mandine.


XIX


À l’arrivée du train je trouvai Mandine accompagné du Lomer-Jackson, qui ne daigna pas me reconnaître. D’ailleurs, je ne m’occupai pas beaucoup de lui. M’adressant directement à ma cousine, qui ne paraissait pas trop émue, je lui dis :

— Allons chez toi tout de suite. J’ai de bien mauvaises nouvelles pour toi !

— Jules est malade ? demanda-t-elle d’un ton où il y avait beaucoup d’indifférence et beaucoup de dépit.

— Oui, très malade !… Plus malade que tu ne le penses !

— Heu ! Je suppose qu’il a fait une « cuite » plus forte que d’habitude ?…

— Ne badine pas, Mandine, c’est sérieux. Mais viens… et… seule, n’est-ce pas ?… ajoutai-je en désignant son compagnon, qui attendait à quelques pas de là.

Nous prîmes une voiture et en quelques minutes nous fûmes à la maison, oû le plus grand désordre régnait. Ma cousine excusa l’état des pièces en disant qu’elle était partie deux jours avant, en toute hâte, ayant eu à préparer, avec ses amis, tout un programme nouveau pour leur concert à Brockville.

En la voyant aller et venir par la maison, légère et insouciante, je compris combien peu son mari comptait pour elle.

Je me rappelai alors que ce dernier ne me disait pas un mot de sa femme dans la lettre qu’il m’avait écrite avant de commettre son acte fatal.

Un profond chagrin s’empara de moi en songeant aux étranges coups que le sort avait réservés à ces deux êtres, pourtant faits pour être heureux l’un par l’autre. Qu’il fallait donc peu de chose, pour que deux vies unies et liées d’abord par un même sentiment d’estime et d’amour, devinssent, en peu de temps, disparates, répulsives l’une à l’autre ! Un rien, une infime différence de goût ; des habitudes d’un milieu, d’un entourage différents, et deux vies, commencées hier dans le bonheur et le contentement, deviennent aujourd’hui malheureuses et lourdes à porter ; demain elles sont impossibles, et chacune n’a qu’un but, qu’un désir : l’éloignement, l’oubli absolu, le néant !

Après un temps qui me parut bien long, passé à enlever son chapeau et ses gants, faire un bout de toilette, Mandine vint s’assoir en face de moi et, fixant sur moi ses yeux de myosotis, elle poussa un soupir de lassitude, accompagné d’un petit grognement de satisfaction physique, et me dit :

— Eh bien, mon cher Paul, arrive avec tes mauvaises nouvelles ! Qu’est-ce qui te donne cet air d’enterrement et de deuil ?

Sans dire un mot, je lui tendis la lettre que Jules m’avait écrite. Elle s’installa confortablement dans sa chaise berceuse, abondamment pourvue de coussins moelleux, et lut la lettre tranquillement d’un bout à l’autre.