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MA COUSINE MANDINE

d’après le plan cadastral, d’une dizaine de pieds. C’est-à-dire que ce mur accordait à la propriété de mon oncle plus d’étendue qu’elle n’aurait dû avoir en réalité.

Naturellement, quand cet état de choses fut connu, on avisa l’oncle Toine d’avoir à déplacer ou enlever le mur en question, et donner ainsi à l’école le terrain auquel elle avait droit. Celui-ci refusa carrément et défendit qu’on toucha à son mur.

Toutes les prières, comme toutes les menaces, furent inutiles. Il s’obstina, par nature et par plaisir, dans son refus. On parla d’un procès. Il n’eut pas peur. Tous les gens du village lui prédirent qu’il perdrait ce procès. Le curé le fit venir et lui prédit la même chose après en avoir appelé à la conscience de bon chrétien qu’était l’oncle Toine. Rien n’y fit. À tous, il répondait : « Grouillerai pas mon mur. Faites-moé procès si vous voulez. Euh l’perdrai pas ! »

Le notaire du village vint le voir et lui montra le cadastre. Il lui prouva que c’était par erreur que ce mur avait été placé là où il était, et que lui, l’oncle Toine, n’avait aucune chance possible de gagner le procès. Pour réponse il n’eut que la même rengaine : « J’grouillerai pas ! »

La question devint une affaire grave dans le village. Les habitants de M… furent scandalisés de la conduite et de l’entêtement de l’oncle Toine. Les langues marchèrent ; on le traita de vieux fou, de vieux têtu. Il demeura aussi inébranlable que son mur.

Ma tante Sophie, qui osa intervenir dans l’affaire et essayer d’influencer son mari, fut rabrouée dans les grands prix.

Bref, le procès eut lieu. L’oncle Toine plaida lui-même sa cause devant le Juge de la Cour du District. Il fit si bien, et montra une connaissance si nette de la loi, qu’il gagna son procès. Le juge admit qu’il y avait prescription dans le cas ; que les vingt-cinq années de possession non-interrompue, depuis que la propriété avait été achetée par l’oncle Toine, constituaient une possession permanente des dix pieds de terrain en dispute, et il rendit jugement en faveur du défendeur.

Grand fut l’émoi et grande fut la surprise parmi les villageois. La réputation de l’oncle Toine grandit… grandit !… On se demanda où et quand il avait acquis les connaissances légales qui l’avaient fait triompher des notaires et des avocats du comté.

On ne savait pas que l’oncle Toine, avec sa passion pour les chiffres et les problèmes de tous genres, n’avait jamais manqué une occasion d’assister à tous les procès intentés et réglés devant la Cour du district. Là, il avait suivi les débats avec une attention intense et, doué d’une mémoire vraiment prodigieuse, il avait retenu et noté dans sa cervelle les différents points de loi débattus et discutés. Il avait ainsi acquis une certaine connaissance, superficielle sans doute mais assez étendue, de la loi et de ses applications.

Pour un homme ignorant et fruste, c’était étonnant de l’entendre « faire la loi », comme disait ma tante Sophie. Il citait, avec une sûreté remarquable, les précédents qui appuyaient ses opinions sur tel ou tel cas de litige ; il nommait le juge ayant rendu telle ou telle décision, la date exacte de tel ou tel procès avec les noms des avocats de la poursuite et de la défense, leurs arguments, et le reste.

Enfin, pour les habitants de M… et des alentours, l’oncle Toine devint une lumière légale et, après l’avoir ignoré pendant une cinquantaine d’années, ils l’admirèrent tout-à-coup et en firent un petit Solomon.

Cependant, ce qui porta le comble à l’admiration des gens pour l’oncle Toine ; ce qui centupla le respect qu’on commençait à avoir pour lui, ce fut son large et magnifique geste quand, après avoir joui de son triomphe pendant à peu près une semaine, il vint tout-à-coup trouver le curé et lui annonça que, maintenant qu’il avait gagné son procès et qu’on ne pouvait pas, légalement, le forcer à « grouiller son mur », il avait décidé de faire la chose lui-même. Mieux que cela, comme la maison presqu’en ruines, sur la propriété en question, occupait la partie de terrain la plus éloignée de ce mur, il était prêt à remettre, non seulement les dix pieds en litige mais à y ajouter, en pur cadeau, dix autres pieds pour augmenter l’étendue de la cour de l’école.

Le curé, stupéfait d’un tel dénouement, fit demander les marguillers et les conseillers de la municipalité et, séance tenante, on accepta l’offre généreuse de l’oncle Toine.

La reconnaissance de ces messieurs envers l’oncle Toine fut vive et bruyante, et rien ne manqua au triomphe et à l’orgueil de ce dernier quand le curé, resté seul avec mon oncle et après l’avoir chaudement remercié et félicité, lui fit entendre que leur reconnaissance ne s’arrêterait pas là ; qu’aux prochaines élections de la paroisse et de la municipalité, lui, l’oncle Toine, entendrait parler de quelque chose d’avantageux ! La paroisse avait besoin d’hommes comme lui, d’hommes de tête, de gens forts en loi, et on verrait à s’assurer de ses services et de ses lumières.

En effet, l’hiver suivant il était nommé marguiller de la paroisse et conseiller de la municipalité.

L’histoire de Cincinnatus s’était répétée !

Mon oncle était terriblement excité en me racontant ce qui précède, et en écoutant la narration de ses hauts faits, je compris combien cet homme, taciturne et bourru à la surface, était orgueilleux et sensible à la flatterie, aux compliments. Je compris aussi combien il était difficile de le faire changer de décision quand il rencontrait de l’opposition.

J’étais à me demander si, en vue de sa gaieté et sa bonne humeur du moment, je ne ferais pas bien de mettre le cas de Mandine sur le tapis. Ma tante, cependant, souleva elle-même la question en me disant, d’un ton qu’elle voulait être indifférent mais qui trahissait son inquiétude :

— Tu sais, Paul, ton oncle a l’intention de faire jeter la vieille maison de M… à terre et d’en bâtir une autre bonne en brique !

— Vraiment, dis-je, étonné de voir ces vieilles gens se départir de leurs habitudes d’économie parcimonieuse si bien ancrées dans leur nature, avez-vous l’intention d’aller demeurer dans le village ?