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MA COUSINE MANDINE

— C’est parfait, dirent les deux copains avec un ensemble édifiant. Garçon, deux « collins ». Et vous, messieurs ?…

Avant que les verres fussent de nouveau remplis et vidés, le grand avait continué le commérage commencé, comme s’il eût été jaloux du succès de son ami.

— Vous ne connaîtrez, me dit-il, l’influence des jupes dans notre ministère que quand vous aurez entendu parler de ce que Madame Dubé, la femme de notre comptable, fait et peut faire pour ou contre les employés. Cette femme est la grande amie du député de la ville au Fédéral, et son influence est telle que quand un pauvre diable de maçon, de menuisier ou de charpentier veut avoir de l’ouvrage à la boutique du gouvernement, il va la voir au lieu d’aller voir le député lui-même. S’il a bonne mine, si c’est un joyeux garçon, s’il plaît à la dame enfin, son affaire est bonne. Deux jours après il est nommé. D’un autre côté, si un autre individu, déjà employé, a déplu à Madame Dubé pour une raison quelconque ; par exemple, si quelqu’un des siens, sa femme, sa sœur, ses enfants, n’ont pas été assez polis ou… reconnaissants pour elle, son affaire ne traîne pas non plus : dans vingt-quatre heures il est mis à la porte de la boutique.

Il faut vous dire aussi que Madame Dubé est dans les bonnes grâces du ministre, et que, quand l’influence du député échoue dans certains cas, elle n’hésite pas à aller voir Sir Edgar. C’en est rendu au point où les gens se disputent à son sujet. Les uns insistent pour l’appeler Madame Sir Edgar, d’autres la nomment Madame Chévillard. Pendant ce temps, son mari voyage aux frais du gouvernement, en mission officielle, tandis que tout ce qui, dans sa famille, est apte au service de l’État, frères, cousins, neveux et le reste, se nourrit à la grande crèche qu’est le gouvernement.

Et, longtemps, les deux copains continuèrent à me raconter toutes sortes de petites choses plus ou moins nettes, plus ou moins vraies, peut-être, mais toujours comiques et intéressantes. Ils me confièrent comment tel ou tel mari d’une jolie femme, entré nouvellement au Ministère, était invariablement nommé à une position qui l’obligeait à voyager, à s’absenter souvent. Ils me dirent aussi des petits secrets concernant d’autres ministères que le leur, m’expliquant pourquoi, tel ministre avait subitement déposé son portefeuille, pourquoi tel autre avait été nommé à un poste diplomatique à l’étranger, et patati et patata. Toutes choses que je ne demandais pas à savoir, mais que je ne pouvais m’empêcher d’écouter, tellement leur manière de raconter était comique, même spirituelle.

La conversation de ces gens de bureau, si elle n’était pas édifiante, avait le mérite du nouveau pour moi, car je n’avais pas l’habitude d’entendre des hommes « commérer » comme des vieilles femmes. Et puis elle me présentait ces gens de bureau sous leur vrai jour.

Ils étaient magnifiques d’aplomb et de crânerie, et je ne pouvais m’empêcher de les admirer comme types des ronds-de-cuir décavés dont j’avais souvent entendu parler, mais que je n’avais jamais rencontrés dans leur habitat favori.

C’étaient là ces petits employés du gouvernement, quelques-uns fils de bonnes familles des villes ; d’autres, fils uniques de notaires ou de médecins de campagne ; ou encore, fils d’honnêtes fermiers qui avaient peiné et économisé pour leur faire donner une bonne éducation, leur faire faire un cours classique, dans l’espoir d’en faire des bons curés, des bons avocats ou des bons médecins ; qui étaient venus s’échouer dans l’emploi du gouvernement, à un traitement insuffisant pour leur permettre de s’établir, se marier, se fixer, et qui, au contact de confrères désœuvrés et paresseux, avaient vite acquis des goûts pour une vie agréable et facile, mais absolument nulle et dépourvue de toutes chances d’amélioration future.

Ces deux types-ci, comme beaucoup d’autres, étaient des garçons instruits, causant avec esprit. Dans une profession ou une carrière commerciale, ils auraient trouvé un avenir brillant peut-être, mais, attirés par la perspective d’une facile existence, d’un travail peu exigeant, avec un salaire relativement élevé, et surtout par ce fameux prestige attaché à « l’employé du Gouvernement » — lequel titre, aux yeux du vulgaire, les rangeait tous, qu’ils fussent garçons de bureau, copistes, correspondants, chefs ou sous-chefs, dans la classe des hommes de lettres, des « écrivains », — alléchés, dis-je, par ce mirage enchanteur, ils avaient accepté une position dans le service civil où ils commençaient comme simples gratte-papiers et finissaient par être de pauvres machines humaines, sans vergogne comme sans ambition.

Il faut excepter, cependant, ceux qui avaient la chance d’être apparentés avec un ministre, un sous-ministre ou un député à la Chambre. Ou encore, dans certains ministères, ceux qui avaient pour épouse, mère ou sœur, un femme ayant des qualités d’un ordre particulier, disposée à mettre ces qualités au service de son parent. Ces derniers, dis-je, pouvaient compter sur un avancement plus ou moins rapide, plus ou moins important et rémunérateur, selon la quantité, la valeur, le genre ou la variété des dites qualités. Les autres étaient condamnés à végéter toute leur vie sur un rond-de-cuir, occupés à compter les heures, les minutes, qui les séparaient du retour, l’un à la maison, l’autre à la buvette, plusieurs à la rue principale de la ville, où ils continueraient de flâner et à regarder passer les jeunes filles qui, elles-mêmes attirées par le prestige attaché à l’employé civil, au monsieur de la « Chambre », viendraient y parader à l’heure de la sortie du bureau, pour faire un peu de « flirt » et, qui sait ? y rencontrer peut-être un futur mari.


XIII


Cependant l’heure avançait, et j’en fis la remarque à Jules.

— Il est bientôt midi, fis-je en regardant ma montre, où vas-tu goûter ?

— C’est vrai, le « lunch ». Mais ne t’inquiète pas de cela. Je prends ordinairement quelque chose au comptoir ici… au « free lunch ». Si tu veux m’excuser un instant, je vais aller voir ce qu’il y a.