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MA COUSINE MANDINE

longue pour eux, et, ensuite, de permettre à des types sympathiques de se réunir pour échanger les nouvelles du jour, se raconter mutuellement des histoires drôles, plus ou moins salées et plus ou moins spirituelles ; se faire part des petits scandales des différents bureaux ; enfin de passer ensemble une couple d’heures agréables, loin de la routine et de la monotonie de leur travail journalier. Il y avait, paraît-il, de ces employés rusés qui, pour tromper l’œil d’un chef sévère, apportaient deux chapeaux au bureau, de sorte qu’il y en avait toujours un d’accroché à la patère, témoin irréfutable de leur présence dans l’édifice sinon dans le bureau même.

En voyant mon ami Jules, je constatai avec peine qu’un grand changement s’état opéré en lui depuis la dernière fois que je l’avais vu. Son visage boursouflé et ses yeux rouges témoignaient du genre de vie qu’il menait depuis un certain temps.

Lui, que j’avais connu si excellent garçon, si rangé et toujours si propre et bien mis, était devenu absolument un objet digne de pitié. Ses habits, vieux et fripés, sa cravate graisseuse et son faux-col sale, ses souliers éculés d’où le vernis avait disparu depuis longtemps, disaient, plus clairement qu’un long discours, combien le pauvre garçon s’était abruti depuis quelque six mois que je ne l’avais vu. Ses mains et ses lèvres tremblaient et son regard était devenu vague et fuyant. Il parlait d’une voix enrouée ; un sourire vide hésitait sur ses lèvres pâles et enflées. Il faisait peine à voir.

Je cachai ma surprise et mon regret sous un air enjoué et nous nous assîmes tous deux à une petite table ronde sur laquelle la trace de nombreux fonds de verres était imprimée pour n’en plus jamais disparaître. Je commandai une consommation. Jules demanda du « gin », quoiqu’il ne fût qu’à peu près dix heures et demie du matin. Sa main tremblait en portant le verre à ses lèvres, et il le but tout d’un trait en faisant claquer sa langue contre le palais. Evidemment, c’était le premier verre de la journée et il le trouvait excellent.

Il me fit penser à cet ivrogne spirituel qui, comme le raconte l’histoire, en prenant son premier verre le matin, disait d’un air sérieux : « Place-toi bien, mon ami, car il y aura foule ce soir ! »

Nous avons du temps à nous, dit Jules, après avoir bu, et en jouant avec son verre vide. En prends-tu un autre ?

J’avais pris un verre de vin claret, plutôt pour la forme que par besoin, et je ne voyais pas la nécessité d’en ingurgiter un autre. Mais le pauvre garçon avait l’air si altéré, son premier verre semblait avoir tant contribué à son bonheur, que je n’eus pas le cœur de refuser. J’acceptai à condition que la seconde consommation serait encore à mes frais. Il consentit à cet arrangement sans hésiter, et je crus même que cela faisait très bien son affaire.

— Tu n’as pas peur que ton travail souffre de ton absence, et que ton chef ne s’aperçoive que tu es sorti sans permission ? dis-je en le regardant humer son second verre.

— Bah ! mon chef est au « Russell » à jouer sa partie de billard ! Il ne sera pas au bureau avant midi et peut-être rien qu’après le « lunch ».

— Et ton travail ?

— Pour ça, par exemple, tu n’as pas besoin de te faire de bile. Mon travail consiste à cataloguer, ou « indexer », une correspondance vieille de quarante ans, et ça ne presse pas. On est quatre à faire ce travail et c’est moi qui en fais le plus. Deux des autres employés sont en vacances depuis six mois ; le troisième vient au bureau le matin, pour signer le livre de présence, deux ou trois fois la semaine, mais… ne touche pas à son travail.

— Et il touche son salaire régulièrement ?

— Beau dommage ! C’est le neveu du député ! Puis sa femme, qui est une jolie personne, a l’oreille du ministre. Alors, tu comprends ?…

— Et votre ministre, c’est ?…

— L’honorable Sir Edgar, donc. Et tu sais qu’avec lui le jupon est tout-puissant. La moitié de mes confrères de bureau doivent leur position aux beaux yeux de leur femme. Et si Mandine voulait s’en donner la peine, je ne prendrais pas grand temps à faire augmenter mon traitement !…

— Comment ! tu ne t’abaisserais pas, ni elle j’espère, à user d’un tel procédé ?…

— Hé ! mon pauvre vieux, ce procédé est à la mode et il ne manque jamais son effet. Si tu avais l’occasion, ou si tu te trouvais dans la nécessité, de faire antichambre chez le ministre, tu en verrais de belles ! Ainsi, toi et cinq ou six autres individus, des gens posés, sérieux, avec des raisons peut-être graves et importantes, êtes là à attendre une entrevue avec le ministre depuis une heure, deux heures. Une jolie fillette, ou une belle femme, surgit tout-à-coup ; elle envoie sa carte. Deux minutes après le messager vient chercher la jeune fille ou la dame pour l’introduire chez Sir Edgar. Ce messager revient ensuite vous annoncer gravement : « M. le ministre ne peut vous recevoir aujourd’hui. Revenez un autre jour. » C’est comme ça que…

— Tiens, bonjour vous autres !…

Deux nouveaux arrivés venaient d’entrer dans la salle où nous étions et, voyant Jules attablé avec un compagnon, s’étaient approchés de nous en souriant d’un air aimable et empressé.

— Comment ça va, vieux ? dit l’un d’eux — un grand délabré qui portait un binocle tout de travers sur un nez aux narines humides — payes-tu quelque chose, Jules ?

— Mon cousin, messieurs, dit Jules en me désignant de la main. Des confrères de bureau, mon cher, ajouta-t-il en se tournant vers moi.

— Enchantés, enchantés, firent, en duo, les deux nouveaux arrivés. Nous prendrons bien un p’tit « collins » avec vous.

Ces messieurs s’assirent entre Jules et moi sans cérémonie aucune et, sans que ni Jules ni moi les y eussent autorisés, ils firent signe au garçon d’approcher. Ils commandèrent chacun une consommation, qu’ils se mirent à déguster béatement.

J’étais un peu interloqué de leur sans-façon. J’aurais voulu me retirer, mais je ne voulais pas laisser Jules sans avoir rempli la mission pour laquelle j’étais venu le relancer. Celui-ci entama la conversation avec les nouveaux arrivés.