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MA COUSINE MANDINE

— Oui, je ne compte pas, je le sais. Cependant, ma chère parente, tu me permettras bien, justement au nom de cette parenté… éloignée, de te demander quel résultat tu attends de cette protection désintéressée, et simplement amicale, d’un individu qui n’est ni compatriote ni concitoyen, et qui peut disparaître à un moment donné pour retourner dans son pays, avec les siens ?

— Ce que j’attends ? mais je n’attends pas autre chose que ce que sa bonté de cœur et sa générosité le poussent à faire pour m’obliger. Il me… considère et… il cherche à m’être utile, voilà tout.

— Oui. il te prête de l’argent. Mais à part cela, dans quel sens, de quelle manière sérieuse peut-il t’être utile ?

— Mais… il veut me faire connaître dans le monde… dans la société. Il parle de me présenter à Rideau Hall !…

— Ah oui ! chez le Gouverneur !… Et quand il aura fait cela, qu’est-ce que cela te rapportera, comme avantage positif, matériel ? Seras-tu plus riche, seras-tu plus heureuse ?

— Oui, je serai plus heureuse. Je serai parmi le beau monde. Je serai considérée, je serai appréciée !…

— Tu me fais penser à une parole de l’oncle Toine, lui dis-je après un assez long silence. Tu te rappelles, ma chère cousine, ce qu’il disait en parlant des gens qui aspirent aux grandeurs : « Al’veulent pèter plus haut !… »

— Oui. oui, je sais… Mais je ne m’occupe pas de ce que toi, ou papa, ou le monde pouvez dire ou penser. Je veux arriver à quelque chose, à être quelqu’un dans le monde. Je sens que je suis née pour briller, et je ne puis me résoudre à rester dans l’ombre quand je vois des chances d’en sortir et que je rencontre des gens pour m’y aider. Mes amies, entre autres, les Dubois, sont jalouses de moi et je crois que tu l’es aussi !…

En disant ces mots, ma cousine baissa la tête sur le livre qu’elle tenait toujours et fondit en larmes.

Je restai tout interloqué et penaud du résultat inattendu de mon interrogatoire, et je m’aperçus que je ne gagnerais rien à discuter plus longtemps avec Mandine. Elle était évidemment affolée de son Jackson, et il faudrait qu’un événement grave intervint pour la désillusionner.

— Ma chère cousine, lui dis-je, en me levant et m’approchant d’elle, je suis bien chagrin de te voir dans un état d’esprit aussi fâcheux. Je ne suis pas jaloux de toi. Les Dubois non plus. Pour être jaloux de quelqu’un il faut avoir à envier soit leur richesse, soit leur bonheur. Tu m’as bien l’air de n’avoir ni l’un ni l’autre en ce moment…

— Je pourrais être heureuse… dans le monde, et vous essayez de m’en empêcher !

— Mais non, ma chère. Je t’assure qu’il n’y a rien au monde que me ferait plus plaisir que de te voir heureuse. Tu m’accusais eu arrivant de t’avoir oubliée. Tant que je t’ai crue contente et heureuse, je t’ai peut-être négligée, ainsi que Jules, mais maintenant que les choses vont mal pour vous deux, je t’assure que mon ancienne affection pour toi se réveille et que je t’aime tout comme dans le temps où nous passions de belles journées et de si douces soirées ensemble à M…

En parlant du temps passé, je sentais mon cœur battre plus fort, et je crois que ma cousine comprit que j’étais sincère en lui disant que je l’aimais toujours… En femme qu’elle était, sa vanité fut peut-être flattée de cette preuve de son pouvoir sur un homme. Elle sourit un peu et ses larmes se séchèrent.

— Je sais que tu as un bon cœur, dit-elle, et je te demande pardon de ce que je t’ai dit tout à l’heure. Que veux-tu ? c’est si triste de se sentir abandonnée de son mari et de sa famille ! Cela rend injuste peut-être.

— Oui. c’est injuste de douter de l’affection des siens. Restons bons amis, si tu veux, et tâchons d’arranger les choses pour que tu reprennes tes belles couleurs et ta gaieté d’antan.

— J’ai l’intention d’aller à M… dans quelque temps, continuai-je, pour une affaire de ma succession qui me réclame. J’irai voir l’oncle Toine et je verrai de quoi il retourne quant à ce qui te concerne. Veux-tu me promettre d’être bonne fille pendant mon absence et ne pas perdre courage ? Je vais voir Jules avant mon départ et vais le sermonner d’importance. De ton côté, essaie de le garder à la maison le soir. Les Dubois sont bien disposés à votre égard tous deux, quoique tu en penses. Essaie de renouer vos bonnes relations. Visitez-les tous deux, quand même ce ne serait que dans l’espoir d’occuper Jules le soir et le tirer de son abrutissement. Veux-tu promettre.

— Tu ne réussiras pas avec Jules, mais si tu peux faire quelque chose à M… j’en serai bien heureuse. Tu pars bientôt ?

— Dans une semaine à peu près.

— Reviens me voir avant de partir. J’aurai quelque commission à te donner pour maman.

— Bien, c’est entendu. Alors, au revoir et bon courage !

— Au revoir et merci. Tu ne m’embrasses pas ?…

— De grand cœur, certes, ma cousine !

Très ému, je pris la jolie main qu’elle me tendait et, l’attirant près de moi, je lui mis un long et tendre… bien tendre baiser sur les lèvres.

Je partis, oubliant qu’elle ne m’avait rien promis.


XII


Le lendemain matin j’allai trouver Jules à son bureau.

Comme je voulais être seul avec lui, pour causer librement, nous sortîmes et nous nous rendîmes dans un de ces nombreux restaurants voisins des édifices du Gouvernement.

Le mot « buvette » désignerait plus correctement les établissements en question, où le principal commerce qui s’y faisait était la vente de liqueurs alcooliques.

Ces buvettes étaient le rendez-vous habituel des petits employés civils qui, sous le moindre prétexte, et souvent sans prétexte aucun, quittaient leur bureau et leur travail pour aller y passer une heure ou deux à prendre un « pt’tit verre ». Ceci avait pour avantage, d’abord, de raccourcir la journée toujours trop