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MA COUSINE MANDINE

tème remarquée tant pour son jeu brillant que pour son joli minois et sa bonne tenue.

À l’époque dont je parle, Sir Wilfrid Laurier était chef de l’opposition à la Chambre des Communes, et Lady Laurier donnait de temps à autres des réceptions semi-officielles où la bonne société canadienne des deux langues se donnait rendez-vous. Ces réceptions avaient lieu dans les salons des grands hôtels de la capitale.

On y rencontrait des politiciens des deux sexes, des employés du Gouvernement, des journalistes et des artistes. Lady Laurier aimait les arts, surtout la musique et, musicienne elle-même, elle s’entourait volontiers de jeunes musiciens et musiciennes compatriotes chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Il advint donc qu’un jour Jules et Mandine reçurent une invitation pour un de ces événements du grand monde : ils étaient invités à une soirée chez Lady Laurier !


VIII


Les préparatifs de Mandine pour la réception furent toute une affaire. Dès que l’invitation lui fut parvenue elle n’eut rien de plus pressé que de courir chez ses cousines Dubois, leur faire part de sa bonne fortune et de son grand bonheur. La mère Dubois, et sa fille aînée, Malvina, avaient aussi reçu une invitation à cette soirée de gala, et ce fut naturellement une occasion de félicitations mutuelles.

Puis on se mit à discuter les toilettes requises pour l’événement. Les dames Dubois étaient assez bien pourvues sous le rapport de robes, et même on offrit à Mandine de lui prêter un jolie toilette, un tant soit peu fanée, qu’Alexina, qui était de la même taille qu’elle, n’avait portée qu’une ou deux fois l’année précédente.

Mandine, cependant, refusa cette petite aménité qui avait un certain cachet de charité intéressée… Ma cousine crut discerner un commencement de jalousie dans cette apparente générosité : on trouvait peut-être qu’elle allait trop vite de l’avant et que, pour une campagnarde nouvellement déballée, elle aurait dû rester un peu plus dans l’ombre, ne pas tant mettre en évidence ses talents et ses charmes personnels, charmes qui menaçaient de nuire peut-être aux chances de succès sociaux et matrimoniaux des demoiselles Dubois !

Mandine voulut avoir une toilette brillante et unique en son genre afin de faire, dans le « grrrand monde » une entrée qui serait un triomphe pour elle et une garantie pour son avenir social.

Cependant on discuta minutieusement les accessoires des toilettes, tels que souliers, gants, bijoux, coiffure et le reste.

— J’aurai ma robe, dit Mandine, mais je ne sais trop comment faire pour les gants, souliers et autres petites nécessités qui compléteront ma toilette. Jules ne veut pas payer autre chose que la robe, qui va coûter cinquante piastres, et il me faudrait bien encore dix ou douze piastres pour autres petites choses, des bas, des gants, un éventail et le reste.

— Ça, c’est facile, ma chère, dit Malvina. Fais comme nous : va chez le marchand de nouveautés et prend deux ou trois paires de gants à l’essai (elle disait : ’ « en approbation » ). Tu en porteras une paire à la soirée, en ayant soin de ne pas trop les défraîchir, et tu les retourneras le lendemain en disant qu’ils ne te vont pas. Fais la même chose pour les souliers, les bas, l’éventail et tout ce dont tu as besoin. Comme ça, cela ne te coûtera rien et tu auras des choses toutes neuves et fraîches.

— Mais, à quel magasin aller ? dit Mandine.

— Oh, ne va pas dans les magasins anglais de la ville ! Ils sont trop stricts. C’est bon pour acheter au comptant, chez eux. Va chez des Canadiens français. Ils sont plus obligeants et plus… coulants. C’est ainsi que nous faisons toujours, nous autres, et nous n’avons jamais de difficultés.

— C’est parfait, dit Mandine, je vais essayer votre plan et j’espère réussir.

— Oh, avec du front, tu sais…

— Autrement, continua Mandine, je serais joliment embêtée. Jules, le nigaud, ne veut pas dépenser un sou de plus des cinquante piastres que je lui ai demandées. Imaginez-vous qu’il ne veut pas se faire faire un habit de soirée pour l’occasion ! Je ne sais que faire pour le décider à aller chez le tailleur se faire habiller.

— Mais, ça c’est encore facile, fit la mère Dubois. Il n’a qu’à emprunter l’habit d’un de ses amis de bureau. Quand même il ne lui irait pas, ça ne fait rien du moment que c’est un habit à queue. Si tu avais vu celui que mon mari portait les premiers temps que nous allions dans le monde !… Il en a un bon maintenant qu’il a acheté dans un « magasin de seconde main » et qui lui va assez bien, quoiqu’il soit d’un noir qui tire sur le vert un peu et malgré qu’il soit usé aux coudes. Mais le soir ça ne paraît pas du tout.

— Votre idée est bonne, dit Mandine, et je vais en parler à Jules.

— Et puis, tu sais, poursuivit Madame Dubois, il peut en louer un chez les marchands-tailleurs. Ça ne coûte pas grand’chose, et il pourra choisir un habit qui lui ira assez bien, quitte à le garder deux ou trois semaines pour s’en servir encore si l’occasion s’en présente.

— Vous êtes extraordinaire vraiment, Madame, et je ne sais pas comment nous nous serions tirés d’affaires sans vos conseils et… votre expérience, que est… colossale !…

— Ah, ma chère, tu deviendras aussi fine et aussi rusée que nous avec le temps. Va, la vie de pauvres employés qui veulent paraître un peu est une suite d’intrigues et de finesses continues. Il en faut des trucs et des tours pour arriver quand le nerf de la guerre, l’argent, manque. Quand on veut arriver, il faut prendre tous les moyens, bons ou mauvais. C’est de nous qu’on parle quand on dit : « la fin justifie les moyens ! »

— Oui, fit la jeune Alexina, qui assistait au congrès féministe, on peut dire de beaucoup de nous : « La faim, f-a-i-m, justifie les moyens ! » Et les dames Dubois, prises de gaieté, d’un besoin d’épanchement irrésistible, racontèrent à Mandine, tout abasourdie, les tours d’adresse et de ruse joués aux fournisseurs, à l’épicier du coin. Par exemple, on ordonnait une bouteille de vinaigre, voire de vin, qu’on vidait dans un bol ad hoc, on la remplissait ensuite