Page:Mathé - Ma cousine Mandine, 1923.djvu/12

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
10
MA COUSINE MANDINE

comble, l’apogée, le nec plus ultra de la gloire et du bonheur. C’était leur rêve, le but de toutes leurs ambitions.

Le père Dubois, malgré les prières de sa famille, n’avait jamais voulu se plier aux exigences d’une présentation à la résidence vice-royale, et il en résultait que ces dames ne recevaient pas d’invitation au bal annuel ou aux réceptions donnés en cette demeure exclusive. Leurs noms n’avaient jamais paru dans les journaux qui publiaient la liste alphabétique des personnes invitées à telle réception, à tel « skating » du Gouverneur durant l’hiver, et, naturellement, la rancœur de l’épouse et des filles était forte contre le pauvre homme. M. Dubois surtout à l’approche de ces fêtes annuelles auxquelles tout ce qui se considérait de la « société » dans la capitale se faisait un devoir, un culte, d’assister et qui, pour cela, se soumettait à toutes sortes de petites bassesses, voire de privations. Les dames Dubois croyaient fermement que dès qu’elles auraient réussi à aller chez le Gouverneur, elles seraient quotées parmi l’aristocratie, parmi la haute société !

Elles seraient considérées comme « quelqu’un », et les invitations subséquentes aux soirées, aux « five o’clock » des familles huppées ne manqueraient plus jamais.

Ce désir inassouvi chez les dames Dubois était d’ailleurs commun à un grand nombre de familles de la capitale. Les dames et les demoiselles qui n’avaient pas réussi à pénétrer dans ce sanctuaire de l’aristocratie canadienne, subissaient un petit martyre chaque fois qu’une fête, une démonstration publique, réunissait l’aristocratie d’Ottawa. Elles entendaient alors, le cœur plein d’amertume et d’envie, les piquantes conversations, finement nuancées et significatives de leurs amies plus favorisées du sort, elles écoutaient les petits dialogues suivants : « Ah ! ma chère, que je me suis amusée la semaine dernière au bal du Gouverneur !… » « Et moi donc, ma chère !… Quelle belle toilette avait la duchesse, as-tu remarqué ? » « Et as-tu remarqué la chic toilette de Madame X., la femme du Ministre, et de ses filles ?… » « N’est-ce pas ? Et les charmantes toilettes des dames du Colonel Z., et du Major Y. ! !… » « Oh ! que c’était chic !… » « Tu sais, j’ai dansé avec l’aide-de camp du Gouverneur. » « Moi, j’ai valsé avec le Secrétaire !… quel beau garçon »… Et les heureuses mortelles, en se racontant leurs impressions, parlaient sur un ton de voix beaucoup plus élevé que ne le voulait la bienséance ou la nécessité, de manière à ce qu’on les entendît de partout.

Quelle humiliation, quelles souffrances, quand les bonnes amies des dames Dubois leur demandaient — ce qui arrivait à chaque saison — « Vous n’étiez pas au bal du Gouverneur avant-hier ? » « Vous avez manqué la plus belle fête de la saison !.. ».

Quoi répondre à ces questions intentionnellement impertinentes, quoi répliquer à ces insinuations blessantes, lancées avec un sourire sucré et sur un ton moqueur ?

Alors, la rancune des dames Dubois contre le père était violente et, de retour à la maison, il ne restait à ce dernier qu’à monter à son petit fumoir et s’y enfermer à double tour pour échapper aux récriminations, aux reproches, voire aux injures qui lui étaient adressées par sa femme et ses enfants. « S’il pouvait se décider à sortir de son trou ! S’il essayait de faire comme son ami et confrère, Joseph Legrand : faire sa visite officielle du jour de l’an chez le Gouverneur ! S’il essayait un peu de changer, d’améliorer sa position au bureau ! S’il demandait à être promu sous-chef après trente années de service ! ! S’il voulait tenter de s’attirer les bonnes grâces du Sous-Ministre ! Enfin s’il se remuait un peu pour sortir de l’ombre, s’il ne lésinait pas tant pour leurs toilettes !… lui et les siens auraient une chance dans le monde, dans la société !… »

Ces reproches fatiguaient et irritaient le père Dubois. Cependant, il n’était pas dans son tempérament de faire la courbette devant les haut-placés. Il disait volontiers à sa femme : « Écoute, Mélina, il y a assez de toi et de tes filles pour faire tout le travail voulu pour arriver dans la haute société. Ce que vous n’êtes pas capable de faire à vous cinq, je ne puis pas le faire non plus. Laisse-moi tranquille, il y en a assez à part de moi à Ottawa qui essaient de péter plus haut que… la nature ne le permet !… »

Quand sa femme établissait des comparaisons entre eux et leurs amis, entre leur rang à eux, les Dubois, et celui plus élevé qu’occupaient dans la société les familles Lecourt, Lalonde, Deschêne et autres, il répondait : « Hé ! tous ces crève-faims sont dans les dettes par dessus la tête. Ils se serrent le ventre pour s’en mettre plus sur le dos ! J’ai assez de misères à vous entretenir comme je le fais sans aller me fourrer dans les dettes chez tous les marchands de la ville pour vous permettre de vous “déshabiller” plus que vous ne l’êtes déjà — déshabillées — en soirée ! » Et il finissait par un argument irrésistible à l’adresse de sa femme : « Toi, Mélina, tu n’en avais pas aussi long en bas des jambes quand tu courrais les côtes du Saguenay, mais tu en avais plus épais sur les épaules !… » Ceci mettait fin à la discussion et le calme régnait jusqu’à la saison suivante des fêtes et des réceptions, un calme plein d’aigreur et de mécontentement où le sourire s’épanouissait librement devant le monde, mais se changeait en grimace au sein de la famille : un sourire pour la galerie.


VII


Mandine, comme on le pense bien, fut très heureuse d’entrer dans l’intimité de la famille Dubois et de pouvoir, par son entremise, faire la connaissance de nombreux amis. C’était, pour elle, arriver de plein pied dans une vie qu’elle avait rêvée depuis son enfance, aux jours où, petite campagnarde, elle trouvait sa vie triste et ennuyeuse.

Jules dut s’endetter encore un peu plus pour fournir les toilettes nouvelles qu’exigeaient les sorties et visites de sa femme. Les pauvres petites robes que celle-ci avait apportées de la campagne ne pouvaient pas être tolérées parmi « le monde ».

Alors pour lui, comme pour bien d’autres gens de bureau de la capitale, commença cette vie de luttes, d’intrigues financières, de privations personnelles, de tirage de ficelles pour arriver à joindre les deux bouts à la fin de chaque mois. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres de ses confrères, commença ce sys-