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MA COUSINE MANDINE

Le lendemain il avait eu une entrevue avec Mandine chez une voisine de celle-ci, et elle avait décidé de venir le rejoindre à Ottawa et de se marier sans plus de retard ni d’hésitation.

Je fis remarquer à mon ami que c’était là une décision bien grave et que l’oncle Toine ne leur pardonnerait probablement jamais cette désobéissance.

Rien n’y fit : le sort en était jeté !

Jules loua un petit appartement en ville, le meubla avec un goût dispendieux, ce qui le plongeait un peu plus dans les dettes. Car mon ami, comme la plupart des employés du gouvernement, n’avait pas d’économies. Comme ses confrères de bureau, il dépensait d’avance son salaire du mois et restait endetté fatalement toute l’année.

Mandine arriva quelques jours après, et le mariage fut célébré le lendemain, sans tambours ni trompettes. Je servis de père et Alexina Dubois, une cousine obligeante de Mandine, fut « demoiselle d’honneur ». Il n’y eut ni déjeuner ni voyage de noces, et hormis un modeste cadeau que je fis à la mariée, rien n’indiqua que venait de se consommer pour les deux jeunes gens un acte solennel et irrévocable, qui devait influer tristement sur leur vie future.


VI


La famille Dubois, alliée à ma tante Bougie, et que je connaissais bien en ma qualité de cousin au quinzième ou seizième degré, était composée du père, de la mère et de quatre grandes filles dont l’aînée, Malvina, dépassait la trentaine et la plus jeune, Alexina, était mûre pour le mariage et le désirait aussi ardemment que ses autres sœurs, Albina et Mélina. Ce qui veut dire qu’elles étaient toutes à l’âge où les demoiselles entrevoient la possibilité, non… la probabilité de coiffer sainte Catherine !

J’ouvre ici une parenthèse pour déplorer cette drôle de manie, ce mauvais goût, qu’ont nos mères canadiennes-françaises de nos jours d’affubler leurs filles de noms baroques se terminant en “a”, comme Rosalba, Alexina, Lumina, Etérina, Rubesca, et combien d’autres, au lieu de leur donner des bons noms bien français et à la consonance douce et agréable, comme Rose ou Rosette, Marie ou Mariette, Antonine ou Antoinette, ou simplement encore, des noms comme en portaient nos bonnes grand’mères : Françoise, Henriette, Jeanne, Catherine, des bons noms illustrés par les grandes femmes de la France et du Canada. Nos mères modernes se plaisent à trouver pour leur progéniture des noms étranges, baroques et mal sonnants qui, pour la plupart, ne rappellent rien et ne disent rien ni au cœur ni à l’oreille.

Ceci me remet en mémoire un incident assez comique dont je fus témoin il y a quelques années, un jour que je passais dans une certaine rue de Hull, la ville voisine de la capitale. Arrivé au coin de cette rue, je m’arrêtai pour attendre le tramway. Tout à coup, d’une porte voisine sort en courant une fillette d’une douzaine d’années. La mère sort aussi et se met à crier de toutes ses forces : « Arsenica !… Arsenics !… veux-tu v’nir icitte !… » La fillette courait toujours. La mère s’était arrêtée près de moi. « Elle ne vous écoute pas beaucoup », lui dis-je en souriant. « Ah ! parlez m’en pas !… c’est ann’p’tite poéson ! »

Le père Dubois, bon garçon, pas très intelligent ni très instruit, était aussi un employé civil, un rond-de-cuir, avec un traitement qui suffisait, pour me servir d’une expression populaire, juste pour tenir du pain sur la planche. Ses goûts personnels étaient simples et modestes. La journée au bureau à faire de la copie, une discussion politique avec un copain ou deux, en revenant à la maison le soir, la lecture soignée et méticuleuse de son journal jusqu’à l’heure du coucher, la basse messe le dimanche matin, et un bon somme le restant de la journée, telle était l’existence simple et tranquille du père Dubois.

Mais sa femme et ses filles étaient bien différentes, et dans leurs goûts et dans leurs caractères. La mère, fille de cultivateurs du Saguenay, échouée dans la ville, avait, au contact de ses amies et connaissances plus huppées qu’elle, acquis des goûts, des habitudes, des prétentions, bien au-dessus de ses moyens et de sa naissance. À force d’envier ses amies et ses voisines, pour les avantages sociaux que ces dernières avaient sur elle, elle en était arrivée à ce suprême degré de « snobisme » écœurant, où, voulant singer les « hauts placés », elle coupait son nom plébéien de Dubois en deux parties et l’écrivait « Mélina Du Bois ».

D’ailleurs, en cela elle ne faisait qu’imiter un grand nombre de familles de la capitale, telles les Lalonde, les Leblanc, les Lecourt, les Labelle. les Dufour, les Dumoulin, les Dumont et autres, dont les fils et les filles signaient volontiers Mademoiselle La Lande, Mademoiselle Le Court, Mademoiselle La Belle, Mademoiselle Du Four, et ainsi de suite. Cela ne voulait rien dire en soi, mais cela ne coûtait pas cher et ces pauvres arrivistes croyaient acquérir un certain prestige qui les distinguait du commun des braves gens qui les entouraient et qui se contentaient tout simplement de faire honneur à leurs affaires, payer leurs dettes, et pour qui le titre d’honnêtes gens était amplement suffisant.

Madame Dubois rêvait pour ses filles — qui l’approuvaient en tous points — des mariages riches et distingués. Distingué, cela voulait dire un mariage avec quelqu’un de la « société ». Or pour elle, et pour beaucoup de ses amies, la « société » c’était ce qu’on appelait « l’aristocratie » de la capitale, c’est-à-dire, cette classe de gens qui était au service du gouvernement, de ces fonctionnaires civils qu’on nommait alors, à tort et à travers, « des écrivains ».

Tout individu qui n’appartenait pas à cette catégorie d’employés civils, tels les marchands, les gens de métier, les négociants, hommes d’affaires, voire les avocats, les médecins et autres, étaient pour cette bonne madame Dubois une classe absolument inférieure et méprisable. Ils ne comptaient pas dans la « société », et elle aurait cru ses filles déshonorées par un mariage avec un épicier, un ouvrier, un mécanicien. Non, ces gens-là n’étaient pas de la « société »… et… ils n’allaient pas chez le Gouverneur ! !…

Oh ! aller chez le Gouverneur !… Sans connaître absolument la portée ou la valeur du fait, pour Madame Dubois et ses filles, être reçues à « Rideau Hall », c’était le