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MA COUSINE MANDINE

que je comptais repartir le lendemain. Puis je montai à ma chambre afin de préparer ma valise.

Jules me suivit de près, et, assis sur notre lit, la tête basse, l’air triste et morne, il me fit le récit suivant, accompagné de fréquents et profonds soupirs : « Après ton départ », dit-il, « je me serais bien ennuyé si ce n’eût été de Mlle Mandine. Tu sais que je l’aimais lorsque tu étais ici ? eh bien, durant ton absence mon amour a doublé, triplé, quintuplé. Nous sommes maintenant engagés, et c’est pour la vie. Mandine veut qu’on se marie immédiatement. Malheureusement son père s’oppose à notre mariage de toutes ses forces. Même il m’a signifié d’avoir à quitter la maison et de n’y jamais revenir. La mère désire notre mariage et fait tout son possible pour changer la décision de son mari. Peines inutiles — il est comme un roc…

Il faut que je retourne au bureau, continua-t-il, et je suis désespéré à l’idée de laisser ma fiancée ici avec ce père qui lui rend la vie absolument impossible. Mandine lui tient tête et, tous les jours, ce sont des scènes, des discussions à n’en plus finir. Je ne sais quelle idée le père s’est faite des employés du gouvernement, mais il ne veut pas, pour Dieu ou pour diable, voir sa fille mariée à un de ces "bagasse de créyon de fantasse de crève-faim !" Peux-tu m’aider à sortir de ce pétrin ? »

Je fus très étonné d’apprendre que les choses avaient pris une tournure si sérieuse et je ne pouvais m’habituer à l’idée que ma cousine et Jules fussent réellement fiancés

— Voyons, mon cher ami, lui dis-je en souriant, cela n’est pas sérieux. Il y a deux mois à peine que vous vous connaissez, et vous voilà déjà fiancés ! Mais, mon pauvre ami, c’est de l’enfantillage, et vous n’avez pas réfléchi sérieusement à ce que vous vous proposez de faire. Mandine est une enfant de dix-neuf ans, et toi tu en as vingt-trois… deux enfants !… Tu es sans fortune, avec un salaire qui suffit tout juste à ta propre existence, à tes propres besoins. Comment ferez-vous pour vivre deux à la ville où tout coûte cher ? Cela ne se peut pas, voyons !…

Nous discutâmes la question pendant toute la soirée sans que je pusse arriver à convaincre Jules de la folie de sa conduite et de la décision qu’il avait prise. Non seulement il refusait de libérer ma cousine, mais il voulait trancher la situation immédiatement. Il ne voulait pas laisser sa fiancée seule, si malheureuse, si maltraitée, disait-il, dans une famille qui, après tout, n’était pas la sienne.

Devant cet entêtement, je décidai de rester une journée de plus chez mon oncle pour essayer de débrouiller l’imbroglio dont, somme toute, j’étais la cause, puisque j’avais introduit Jules dans la famille.

Le lendemain nous tînmes conseil, ma tante, Mandine, Jules et moi, pendant l’absence de l’oncle Toine aux champs.

Après de longs arguments pour et contre, nous nous arrêtâmes au plan suivant. Jules partirait le lendemain avec moi. Mandine ferait mine de se résigner aux désirs de son père. Naturellement on s’écrirait tous les jours, bien longuement et… bien tendrement. Jules reviendrait « aux fêtes », alors que l’oncle Toine, fier d’avoir gagné son point, comme toujours ; attendri et gagné par la joie générale répandue dans toutes les familles canadiennes en cette heureuse époque de Noël et du Jour de l’an ; mis de bonne humeur par un beau cadeau de Jules — une paire de gants fourrés et un beau « casque » en « chien de mer » — il serait sans doute plus accessible à la plaidoirie des jeunes amoureux.

De mon côté, je devais écrire à l’oncle et à la tante des lettres pleines de bonnes et belles choses à l’égard de Jules. Enfin, tout un plan de campagne bien arrêté et bien posé.

Tout se passa comme on l’avait prévu. Les adieux de ma cousine et de Jules furent froids et corrects en apparence, et l’oncle Toine, évidemment rassuré et content, nous mena dans sa voiture, Jules et moi, à la petite gare, où nous prîmes le train du matin pour Ottawa.


V


L’automne se passa sans qu’aucun événement extraordinaire vint troubler la vie tranquille que je menais depuis la mort de mon père. Je travaillais ferme à l’Université et tout allait bien.

Je voyais mon ami Jules assez souvent et, naturellement, il ne me parlait que de sa fiancée et de son prochain mariage.

De mon côté j’écrivais régulièrement à ma tante Bougie, et je ne ménageais pas les louanges, d’ailleurs bien méritées, à l’adresse de Jules.

Les nouvelles que nous recevions de la maison étaient bonnes, mais aucun changement n’était annoncé dans la décision de l’oncle Toine. On ne parlait, à la maison, ni de Jules ni du mariage, toujours dans la crainte des colères du bonhomme. On avait hâte cependant de voir arriver « les fêtes », l’époque où devait se dérouler le dénouement attendu.

Une chose cependant m’intriguait quant à la réussite du projet. L’oncle Toine n’avait pas été averti de la visite de Jules, et je craignais que l’arrivée subite de ce dernier à la maison ne fût mal vue de mon oncle. J’avais conseillé à ma tante et à ma cousine de le prévenir d’avance, mais on n’osait pas le faire, comptant sur la surprise, la joie des cadeaux, qui sait, pour amollir le cœur du vieillard.

Mes craintes étaient fondées, hélas.

Jules revint à Ottawa deux jours après son départ pour M…, la figure longue comme un jour maigre, il avait été assez bien reçu d’abord, ainsi que ses cadeaux. Le casque en « chien de mer » surtout avait causé tout un émoi : il n’y en avait pas un autre dans le village de semblable ! Tous les voisins et amis avaient des « casques » en loutre, en vison, voire en loup marin, mais pas un en avait en « chien de mer » ! Aussi, bagasse de créyon ! l’oncle était fier de son cadeau, qui ne serait porté que dans les grandes circonstances, le dimanche et les jours de fêtes !

Cependant, dès que Jules avait parlé de mariage, mon oncle était entré dans une colère rouge : « Ah, c’était pour ça, les cadeaux, bagasse de fantasse de bout d’vache !… On va voir ça !… Eu’l’ai dit eun fois — eu l’veux pas !… créyon d’blé d’Inde !… eu l’veux pas !… »

Prières, larmes, supplications, tout avait été inutile, et Jules avait été obligé d’aller coucher au petit hôtel de l’endroit.