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avait failli assommer un Abénaquis qui portait la main sur la Pakessa.

Récriminations, menaces, hurlements, tribouil confus de kamoji ! amers et de tabat ! exaspérés, de haine longtemps contenue et de vengeance savourée en expectative !

À la fin, quatre sauvages furent chargés de courir sus aux fugitifs et de les ramener, eux ou leur chevelure.

Et ces êtres pourtant affamés par une longue veille, eux qui, quelques instants auparavant, accéléraient les apprêts d’un festin pantagruélique, paraissaient n’y plus songer. Ils allaient, venaient, gesticulaient et des cris sourds de dépit et de rage sortaient de leurs poitrines. Leurs narines frémissantes humaient déjà le sang chaud des deux prisonniers tandis que leurs doigts nerveux se crispaient d’instinct en un geste homicide.

Entre les sades daintiers de la cuisine abénaquise, les oragans[1] pleins de succulent apola[2] ou de délicieux sogatache[3] posés sur de larges pierres plates disposées en double rangées, et l’objet longtemps convoité de leur vengeance, les sauvages n’avaient pas hésité. Le sentiment l’emportait sur la sensation, la haîne triomphait de la faim. L’homme s’affirmait dans l’animal. Chez ces êtres frustes, encrassés de bestialité, l’âme surnageait fût-ce dans sa seule hideur. Les passions primaient les appétits.

Ces âmes inconscientes, enténébrées, esquissaient, concevaient l’acte le plus formidable en même temps que le plus sacrilège que l’homme puisse commettre, puisqu’il usurpe un pouvoir d’attribution divine : ôter la vie !


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  1. plat fait du fruit vidé et séché d’une variété de calebassier.
  2. sorte de ragoût de tourtes ou de bécassines.
  3. macédoine de maïs, de pois, fèves, etc.