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scrutent la rivière ont distingué, dans le lointain, un point noir qui se rapproche. C’est un canot qui vient vers eux et qui vient rapidement, car on pagaie à coups redoublés.

Curieux, piqués, les hommes des bois se sont rapprochés du rivage et, leurs mains leur servant d’abat-jour, ne perdent pas des yeux le rameur. On ne songe plus à la ripaille qui attend les convives ; la curiosité éveillée, fouettée, a remplacé l’appétit.

Cependant, le rameur se rapproche. On reconnaît maintenant Pierre Montour, le gardien de l’Isle-au-Feu. Les conjectures vont bon train. Il est maintenant à portée de voix et du rivage on le hèle. Des Abénaquis se sont avancés sur la grève et agrandissant de leurs mains arrondies en conques le pavillon de leurs oreilles, guettent, le cou tendu, quelque message du Canadien.

Mais ce dernier n’a cure de leurs questions ou de leur pantomime. Tout à la mécanique de son rôle, il déchire de son aviron infatigable la nappe bleu ciel. À chaque coup, le tissu se fend, la trame s’effiloche et s’effrange. Chaque coup est un accroc qui, de soi-même, se reprise automatiquement.

Toujours il approche, ses mouvements s’accélèrent, le canot glisse et laisse, derrière chaque palade, un long sillage dont la perspective en s’élargissant s’efface et s’évanouit.

Enfin, le voici ! En approchant du rivage, il a jeté la pagaie au fond du canot et sauté sur la plage où l’eau lui vient aux genoux. Ses biceps tendus saillent, son torse pelu ruisselle, il halète. Sa voix rauque, alternée d’aspirations bruyantes, saccade son message : le prisonnier… Robert Gardner… s’est évadé avec la jeune fille Pakessa[1]… celle qu’avait distinguée 8olaki… le fils du vieux chef.


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  1. perdrix ou tourterelle.