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sang, ces nobles traits glacés par la mort : « Tu es assassiné, s’écria-t-elle, car ton bouclier est intact ! Il mérite la mort, celui qui t’a frappé. » On éveille le père et les hommes de Sigfrid ; des cris perçants de désespoir remplissent au loin les salles et les cours, et déjà les fidèles du héros expiré saisissent leurs armes, impatients de le venger. Ce n’est pas sans peine que Chriemhilt réussit à leur faire comprendre que l’heure de la vengeance n’est pas venue. Il faut savoir l’attendre pour l’obtenir plus complète.

Lorsqu’on eut étendu Sigfrid sur le cercueil, on voit arriver les trois frères de Chriemhilt, ainsi que leurs alliés ; Hagen lui-même ne craint pas de se présenter. Quant à Chriemhilt, elle attend avec une sombre confiance l’épreuve du cercueil. En effet, au moment même où Gunther, s’approchant de la veuve, cherche à lui persuader que des voleurs ont commis ce meurtre, Hagen entre dans la salle, et les plaies de Sigfrid, se rouvrant soudain, se remettent à saigner. « Maintenant, je connais les voleurs, s’écria la malheureuse reine ; Dieu les punira de ce crime affreux. » Le cercueil reçoit le cadavre, que l’on transporte dans le caveau funèbre. Chriemhilt suit le sombre convoi, en proie à une douleur impossible à décrire. Arrivée au terme fatal, elle veut, avant de s’en séparer pour toujours, contempler une fois encore le noble visage de son époux. En conséquence, le cercueil, ouvrage précieux où l’or et l’argent brillent habilement travaillés, est rouvert. Alors on en rapproche la reine. Sa main blanche soulève en tremblant la tête du héros, et sa bouche dépose un long et dernier baiser sur ses lèvres pâles. On dut l’arracher de ce lien. Puis on enterra le cercueil.