Page:Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919.djvu/134

Cette page a été validée par deux contributeurs.

L’ancien curé de Saint-Jérôme, le curé Labelle, est certainement l’un des hommes les plus extraordinaires que notre pays ait produits. Un voyageur français n’a-t-il pas osé écrire que les trois choses les plus remarquables du Canada étaient la foi du peuple, les chutes de Niagara et… le curé Labelle !

Le « Roi du Nord », comme on se plaisait à l’appeler, était au physique un colosse aux formes un peu brutales mais corrigées par une tête d’idéaliste. Au moral, il alliait une bonté quasi-maternelle qui en faisait une idole, et une force sûre d’elle-même qui en faisait une puissance. On sait quelle fut son œuvre. Il ouvrit à la colonisation canadienne-française la mystérieuse région du Nord, fit dériver de ce côté le flot d’émigration qui menaçait de tarir les veines du pays laurentien, et, comme l’a dit excellemment son pauvre ami Arthur Buies, il a su ébaucher dans les âmes les plus humbles l’image concrète de la patrie, ce sentiment indéfinissable qui les poussait en avant, et qui n’était peut-être que la canalisation de l’instinct mystérieux d’une mission à remplir sur le sol de l’Amérique.

Or, vers 1872, Saint-Jérôme, qui ne possédait « son curé » que depuis quatre ans, était encore dans ses langes. Une centaine de maisons à peu près s’échelonnaient le long de la Rivière du Nord, sur une seule rue. Alors comme aujourd’hui,