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CROQUIS LAURENTIENS

La « Place » s’incline en pente douce vers la mer où un quai défoncé et hors d’usage pose un point d’interrogation au visiteur. Du milieu du chemin qui y conduit, on aime à regarder la ligne littorale des séneçons géants, tout de laine habillés, et faisant tête à la brise, l’éternelle brise du Nord-Est. Plus loin, sur les brisants, l’eau bleue se rue, éclate, devient soudain lait et neige, et retombe pour se ruer encore et retomber toujours. Puis, c’est l’étendue sans limite, le bleu, le bleu partout, le bleu intense et désert. Au fond, cependant, tout au fond de l’horizon, la terre se devine, haute et moutonnée, l’austère Côte-Nord, solitude noire faisant suite à la solitude bleue, plus triste et moins secourable peut-être !

Bien calé sur son affût de bois, un vieux canon de fer regarde lui aussi, ce tableau toujours pareil de lumière et de paix. Il a son histoire, le vieux canon. Quand Phipps, humilié, tournait le dos à Québec défendu par la Vierge des Victoires, deux de ses frégates s’allèrent perdre sur les récifs de la Pointe-Ouest, à deux milles du village. Durant longtemps les débris de tous genres demeurèrent ensevelis parmi les galets et les algues. L’exhaussement de l’Île ayant fini par découvrir à marée basse deux vieux canons, témoins du très ancien naufrage, le Gouverneur fit retirer ces trophées dont l’un orne aujourd’hui la « Place » de la Baie Sainte-Claire.