Ouvrir le menu principal

Page:Mallarmé-Whistler - Le Ten O’Clock RI.djvu/5

Cette page a été validée par deux contributeurs.



Au commencement, l’homme sortait chaque jour — celui-ci pour la bataille, celui-là à la chasse ; l’autre encore pour piocher et bêcher aux champs ; — à seule fin de gagner, et de vivre, ou de perdre et mourir, jusqu’à ce qu’un se trouva parmi eux, différent d’avec le reste dont les travaux ne l’attiraient pas, et il resta près des tentes, entre les femmes, et traçait d’étranges dessins avec un bois brûlé sur une gourde.

Cet homme, qui ne prenait pas de joie aux occupations de ses frères — qui n’avait souci de la conquête, et se rongeait dans le champ — ce dessinateur de bizarres modèles — cet inventeur du beau — qui percevait, dans la nature à l’entour, de curieuses courbes — comme on voit dans le feu des figures — ce rêveur à part soi — fut le premier artiste

Et quand, du champ et d’an loin, s’en revinrent les travailleurs, ils prirent la gourde — et ils y burent.

Et voici que vers cet homme en vint un autre — et, avec le temps, d’autres — de pareille nature, choisis par les Dieux — et ils travaillèrent ensemble ; — et ils façonnèrent bientôt, avec la terre humectée, des formes ressemblantes à la coupe et selon un pouvoir de création, patrimoine de l’artiste, voici qu’ils dépassèrent la suggestion paresseuse de la nature, et que naquit le premier vase, beau dans sa proportion.

Et les gens de labeur, peinaient, et eurent soif ; et les héros revinrent de fraîches victoires pour se réjouir et festoyer ; et tous burent également aux gobelets des artistes, façonnés adroitement, ne prenant pas garde cependant à l’orgueil de l’artisan, et ne comprenant pas la gloire mise en son ouvrage ; buvant à la coupe, pas par choix, pas par