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Page:Mallarmé-Whistler - Le Ten O’Clock RI.djvu/2

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son seuil — on le presse de se joindre à la compagnie, en gage de culture et de raffinement.

Si la familiarité peut engendrer le mépris, l’Art certainement — ou ce qu’on prend couramment pour lui — en est arrivé à son degré le plus bas d’intimité avec tous.

Les gens, on les a harassés de l’Art sous toutes les formes, on les a contraints par tous les moyens de le supporter. On leur a dit comment ils le doivent aimer, vivre avec. Ils ont vu leurs logis envahis, leurs murs hantés de papier, jusqu’à leurs vêtements pris à parti — au point que, hors de soi enfin, effarés et remplis de ces doutes et des malaises que cause une suggestion sans motif, ils se vengent d’une pareille intrusion et renvoient les faux prophètes qui ont couvert de discrédit le nom même du Beau ; eux, de ridicule.

Hélas ! Mesdames et Messieurs, on a diffamé l’Art, qui n’a rien de commun avec de telles pratiques. C’est une divinité d’essence délicate, toute en retrait, elle hait se mettre en avant et ne se propose en aucune manière pour améliorer autrui.

Divinité, au dedans de soi, égoïstement occupée de sa personne seule, n’ayant aucun désir d’enseigner, cherchant et trouvant le beau dans toutes conditions, et tous les temps, comme le fit son grand prêtre Rembrandt, quand il vit une grandeur pittoresque et une noble dignité dans le quartier des Juifs d’Amsterdam, et ne déplora pas que ses habitants ne fussent pas des Grecs.

Comme firent Tintoret et Paul Véronèse, entre les Vénitiens, qui ne s’arrêtèrent pas à changer lest brocarts de soie pour les draperies classiques d’Athènes.