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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE MARBOT.

et que la division de Rohan s’est jetée dans le Tyrol, où il conduirait, lui aussi, la brigade de cavalerie, s’il ne craignait de ne pouvoir trouver dans ces âpres montagnes de quoi nourrir un aussi grand nombre de chevaux. Mais puisque voilà la plaine, ayant, par une ruse dont il se félicite, gagné six lieues d’avance sur les troupes françaises, il propose à tous ceux d’entre eux qui ont le cœur vraiment autrichien de le suivre à travers l’Allemagne jusqu’en Moravie, où il va rejoindre les troupes de leur auguste empereur François II.

Les housards de Blankenstein répondirent à cette allocution de leur colonel par un bruyant hurrah d’approbation ; mais les dragons de Rosenberg et les uhlans du prince Charles gardaient un morne silence !… Quant à moi, bien que je ne susse pas encore assez bien l’allemand pour saisir parfaitement le discours du colonel, les paroles que j’avais comprises, ainsi que le ton de l’orateur et la position dans laquelle il se trouvait, m’avaient fait deviner de quoi il s’agissait, et j’avoue que je restai fort penaud d’avoir, quoique à mon insu, servi d’instrument à ce diable de Hongrois. Cependant, un tumulte affreux s’éleva dans l’immense cercle qui m’environnait, et je fus à même d’apprécier l’inconvénient qui résulte de l’amalgame hétérogène des divers peuples dont se compose la monarchie et par conséquent l’armée autrichienne. Tous les housards sont Hongrois ; les Blankenstein approuvaient donc ce que proposait un chef de leur nation ; mais les dragons étaient Allemands et les uhlans Polonais ; le Hongrois n’avait par cela même aucune influence morale sur ces deux régiments, qui, dans ce moment difficile, n’écoutèrent que leurs propres officiers ; ceux-ci déclarèrent que, se considérant comme engagés par la capitulation que le maréchal Jellachich avait signée, ils ne voulaient pas, par leur départ,