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MORT DE MADAME ADÉLAÏDE
1847


J’ai bien souvent entendu répéter : « Si madame Adélaïde avait vécu, la révolution de 1848 n’aurait pas eu lieu. » C’est une erreur. D’abord, à l’époque de transition où nous existons, il s’élève de temps à autre des tempêtes qui troublent tous les esprits. Rien ne peut les arrêter jusqu’à ce qu’elles aient accompli leur œuvre.

Les peuples ont l’instinct de leur approche ; ils éprouvent un malaise général. Mais les personnes haut placées, celles surtout qui sont au pouvoir, n’aperçoivent le danger que lorsqu’il est devenu irrésistible. Je comparerais volontiers le siècle si révolutionnaire que nous traversons à la navigation du Nil.

En sortant d’un rapide où l’on a pensé périr, on se trouve dans une eau comparativement tranquille ; les rives s’écartent, l’aspect devient riant. On éprouve un certain calme, une certaine prospérité, les arts fournissent au luxe d’une société qui voudrait renaître. L’inquiétude y règne encore ; on désirerait même rentrer dans l’exercice de quelques vertus sociales, mais le point d’appui manque. On se laisse aller aux jouissances quotidiennes de la vie matérielle. Cet état de choses est qualifié par les uns le progrès, par les autres la décadence.

Cela dure un plus ou moins grand nombre d’années,