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MÉMOIRES DE MADAME DE BOIGNE

sur une toise de chemin raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu’il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. De son côté, elle n’a jamais songé à se trouver molestée par cette décision qui n’a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne me trompe, ce sont là des traits de mœurs qui font connaître un pays.

Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l’eau un goût qui le persuada qu’un lac était nécessaire à son existence. Il acheta quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous l’y suivîmes.

Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d’un caractère si impérieux, d’une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il l’aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère qu’il n’aimait pas autant, et qui froissait souvent ses susceptibilités.

La haute générosité de son caractère l’emportait sur son humeur et, s’il avait été plus rigide pour moi, c’était par système d’éducation. Au reste, il avait réussi jusqu’à un certain point, car, lorsque j’ai quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.

Mon père, dans le temps de cette retraite, s’était exclusivement occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par jour aux choses les plus graves. J’étudiais l’histoire, je m’étais passionnée pour les ouvra-